Dans le pays où j’ai grandi,
il s’en est dit bien des affaires
depuis que je suis venu au monde.
Je suis né, nez à nez avec la mort,
celle de Kennedy.
Fin novembre ‘63.
L’Amérique pleurait JFK,
ma mère pleurait de joie,
mon père pleurait jamais.
Y’a des choses qui se font pas !
Depuis 50 ans
On en a tellement vu de toutes les couleurs
Que ça aurait pris des yeux tout le tour de la tête
Pis des lunettes 3D
pour regarder l’arc-en-ciel en pleine face.
Il s’est dit tellement d’affaires pis des n’importe quoi
qu’on a manqué d’oreilles pour tout écouter.
Les mots creux ont tapé en tempête dans nos tympans têtus,
Les vents de promesses de changements
qui changent jamais
ont tourbillonné dans le grand foc avant,
avant de fucker le chien.
Les chaudes gorges se sont brûlées la langue de bois
jusqu’à la corde
la corde s’est mise à danser
Pis les politiciens giguent encore sur la même musique
en changeant le tempo
pour se donner l’impression
de valser mieux que leurs prédécesseurs.
Pour faire différent
mais la rengaine reste la même
pis quand on sait plus sur quel pied danser,
ben on marche sur celui des autres.
Ici plus qu’ailleurs?
Je le sais pas, je m’en sacre.
Ailleurs c’est à eux-autres.
Qu’ils s’arrangent.
Dans le pays où j’ai grandi,
La peur s’appelait Bonhomme sept heures
mais on le voyait jamais.
Parce que la peur vivait dans les autres villages
les autres pays
pis elle parlait une autre langue,
des fois l’anglais.
La peur portait des noms de films,
des noms de famille, des fois
des noms de maladies
contagieuses
honteuses
infectieuses
épidémiques
épidermiques
et pis ben d’autres.
La peur se tenait en gang entre les cases,
dans la cour d’école,
Pis après elle s’est tenue en gang de rue
Pis en gang de bicycles pis de motards
pis de bandits de la finance
Pis d’avocats du diable qui prennent notre mal en patience.
Au fil des ans la peur s’est brodée un tissu de mensonges
pour habiller la vérité.
Aujourd’hui,
On apprend que les maires et les hauts-fonctionnaires
Sont payés à la commission
Que les bandits démissionnent et ne vont plus en prison.
Les croyances ont délaissé la religion
Les églises ferment boutique
les dieux sont mortels
Pis le diable est aux vaches dans l’enclos du paradis fiscal.
À force d’être chassée d’ailleurs,
la peur a fini par immigrer chez-nous.
Avant, elle était mafieuse et vivait en Sicile.
La peur coulait du monde dans le béton et les jetait à l’eau astheure elle vend du béton et coule l’économie.
On crie au voleur
chaque fois qu’un gouvernement investit dans la culture.
Moi je rêve du jour où la Mafia va investir dans la culture,
Même les hippies vont en avoir des millions pour faire du théâtre.
Avant, la peur se cachait dans le crépuscule,
sortait juste la nuit,
se terrait dans la grande noirceur,
astheure la peur a plus peur,
elle s’expose au grand jour.
Elle a plus de visage,
elle porte un matricule.
Elle s’est armée de matraques, d’armures pis de lois musclées
pour nous protéger contre nous autres.
La peur s’est immiscée dans le pays où j’ai vieilli
depuis que ceux qui devaient nous défendre
se sont mis à nous attaquer.
Un jour de printemps récent on a crier : J’ai faim de justice !
Ce soir-là, on a mangé une volée,
une maudite bonne,
bien poivré,
du vrai buffet à volonté,
c’était pourtant pas chinois !
Parce dans le régime de la peur,
tu peux pas manger n’importe quoi. Ben non.
Il faut que tu suives une diète sévère
qu’on t’applique au pied de la lettre
pis aux pieds au cul.
On t’alimente d’images troublantes,
pis toi, troublé, tu sais plus quoi ni qui croire.
Tu doutes de tout de tout le monde
sauf peut-être
de l’arrière grand-père de Bernard Adamus, Nostre.
Mais comment on peut prédire la fin de l’Histoire
quand on sait pas où elle a commencé ?
Parce que dans le pays où j’ai grandi,
2012, c’est pas une fin, c’est un début.
Ok, Peut-être même juste l’idée de départ d’un début,
un chapitre… un paragraphe,
au moins un phrase qui a su trouvé les mots justes
pour effacer les maux de coeur.
Le temps d’un printemps.
Peut-être pas plus
Mais le bourgeonnement à pris racine.
J’ai vu des milliers de Don qui se choquent,
grimpés sur leurs grands chevaux,
pis monter à l’assaut des moulins à paroles vides.
Armés de leurs casseroles, bruyantes et rossinante,
on pouvait les entendre chanter à pleines rues.
La colère dans le bonheur.
Armés de casserole pour exprimer le ras-le-bol !
Éruption du trop plein,
la coulée humaine qui déferle dans les villes
À petits pas des grands projets.
Des rues inondées d’une marée de femmes,
d’hommes et d’enfants
qui s’est heurtée à des récifs inhumains.
La vague brisée à maintes reprises
mais debout dans le ressac de la tourmente.
Des jeunes de moins en moins jeunes chaque jour
debout parce que tannés d’être à genou.
Debout dans tête.
Des jeunes vieux, côte à côte, coude à coude.
Carré rouge de colère
Bleus d’écoeurement,
verts de rage
À rêver de changement, éveillés,
les yeux ouverts
même gazés.
Gonflés d’espoirs de revoir un lendemain qui regarde plus hier,
Le sourire fier de la conquête étampé dans la face,
juste à côté de la main de la police.
Parce que leur Premier ministre,
à force de vouloir sauver la face,
a perdu la tête.
L’orgueil ça a pas de prix,
surtout quand c’est les autres qui paient pour.
Sa machine s’emballe, part tout croche,
lui, refuse de faire marche arrière,
il se braque parle à personne, la transmission est cassée.
Il refuse de naviguer ça fait qu’il divague.
Veut rien savoir de suivre le courant,
il veut rien que briser la vague.
Il riposte policièrement et fermement.
La loi massue frappe de plein fouet
Et le rouge n’est plus carré,
le rouge prend des formes de nez, de fronts,
de cranes ouverts sur le monde.
La grande ouverture d’esprits dont savent faire preuve les manifestants.
La liberté de paroles qu’on nous fait ravaler
à coup de balles de caoutchouc.
«Tiens mon câlisse ! »
On rêvait de changement, de casser la barraque
Du printemps qui regarde plus l’hiver,
Et le rêve a quand même pris forme.
Des formes diverses, inspirées, des idées à la pelleté.
Un deuxième printemps 68 avec un épicentre québécois.
De quoi être fier d’être né dans le pays où j’ai grandi.
Des vidéos magnifiques,
des textes qui t’enlèvent les mots de la bouche,
des chansons qui fessent dans le dash.
Du grand art en même temps comme rarement dans l’histoire.
L’effervescence ostie!
De quoi être fiers pas à peu près !
Mais de quoi avoir honte aussi;
Quand les fesseux pis les fessés viennent de la même famille
On appelle ça un fratricide, câlisse.
La deuxième grève mondiale du Québec
Après l’amiante, l’étudiante.
La grande noirceur sort de l’ombre
pour mettre en lumière
les mêmes vieilles techniques d’intimidation.
Le vrai danger vient jamais du fusil
Il vient de celui qui le tient.
Parce qu’elles soient en plomb ou en caoutchouc,
Ce que les balles cherchent avant tout à tuer
C’est les idées.
Ici comme ailleurs
Les années se suivent et la violence nous rassemblent
Le printemps des érables qui a suivit
Le printemps arabe de 2011.
La Place Tiananmen printemps 89.
Le printemps Berbère en 80
La coupe Stanley printemps 93
Tout à coup, ici comme ailleurs,
le printemps est devenu la saison des amours amères.
Quand une manifestation a l’effet d’une bombe
il faut se méfier des obus du pouvoir.
La même musique partout, c’est classique
La brutalité orchestrée par les violences du roi
Dans sa prestation inégalée
de la Xième symphonie de gestes gratuits.
Leur chef joue la sourde-oreille
aux yeux du monde qui sont tournés
vers l’irréductible village québécois
et de son politichien idées fixes.
Le territoire occupé,
La bande de gazon, gazés par la police
Piétiné pendant des semaines, des mois.
La pas d’estime
qui prend les grands moyens en riant.
On rêvait de changement, de casser la barraque
Du printemps qui regarde plus l’hiver,
Un cessez-le-feu a cassé le fun.
D’estival en festivals pis la chaleur des canicules a refroidi les ardeurs des troupes.
Les casseroles se sont tues,
il aurait fallu aux cuillères, une autre paire de manches.
Les marcheurs usés se sont assis
pour regarder passer la caravane électorale.
Des élections en été pour nous rappeler
Là aussi
que Duplessis n’est pas mort,
qu’il a son héritier qui, lui aussi, méprise les cons citoyens,
Du haut de sa colline parlementeuse.
Mais ici «Je me souviens…». Fuck you.
Deux mois d’été pis on avait tout oublié.
Personne en parle comme si tout avait été déjà dit.
Les poussières de souvenir du printemps sont balayées du revers de la main.
D’un coup de branlette aux érections provinsales.
Les maux ne savent seuls venir;
Tout ce qui m’était à venir, m’est advenu.
Les libéraux sont quasiment réélus.
Et Rutebeuf saura pas lui non plus:
Que sont ses amis devenus
Qu’il avait pourtant de si près tenus et tant aimés ?
Mais que veux-tu? Ce sont amis que vent emporte,
Et il ventait devant sa porte
On a eu ce qu’on mérite. Un point c’est tout un poing dans face.
On frappe mur, toujours le même depuis des cent ans.
Le mur qui nous dit :
«Vous êtes pas écoeurés de mourir bande de caves ?»
Le mur invisible,
le mur du silence et des lamentations
Le mur de la peur
La cloison étanche qui divise le Québec en deux.
Ce mur-là qui s’est construit entre nous autres,
Il s’est pas fait avec des roches ou à coups de briques,
c’est du sable pis de la poussière qu’on a laissé s’empiler.
Le temps de sortir le balai ça aurait pris une pelle.
Trouve la pelle, c’est un tracteur qu’il faudrait.
Pis une grue
pis de la dynamite
pis après trop d’années
le mur est rendu tellement haut
que les paroles peuvent plus franchir notre mur du son.
Nous nous sommes emmurés vivants.


































































