« Chaque jour, chaque soir, dans l’œil des artistes comme dans le cœur du public,
On a été témoin de rêves en belle sueur
Et de réel vulnérable
De wow à qu’est-cé ça en passant par pourquoi et bof sans oublier malade
La parole critique de la parole épidermique a formé une dynamique folle
Un onze ans si bien sonné »
« C’est à Marcelle Dubois qu’on doit un si beau festival depuis 11 ans. »
« Cette soirée est officiellement présentée par le Jamais Bu.
Ok, le nom, -Jamais Bu-, mais y avez-vous goûté? »
Jean-François Nadeau, codirecteur artistique du 11e Jamais Lu
L’événement-phare de la relève dramaturgique a brillé de tous ses feux pour sa 11e édition et se conclut par un succès incandescent! Si la question éditoriale «Où est-ce qu’on est?» impliquait de prendre position, de prendre sa place ou de la chercher, le Festival a réellement trouvé la sienne dans sa maison mère au théâtre Aux Écuries, ainsi que dans le cœur d’un public grandissant, de tous âges et de tous milieux. En raison du congé de maternité de Marcelle Dubois, directrice générale et artistique, c’est Jean-François Nadeau, comédien, auteur et poète, qui a noblement tenu la barre du Festival, de sa doucereuse insolence.
Le Jamais Lu 2012 fut tendre et intense, cru, touchant, en plein face-à -face avec le réel dans tout ce qu’il a d’imaginaire. Avec sept soirs complets (sur quinze événements au total) et une assistance record, le 11e Jamais Lu a célébré la parole théâtrale sous le signe d’une envergure nouvelle et réjouissante! Ce formidable déploiement s’est fait grâce à l’installation de l’événement dans son nouveau lieu avec ses divers espaces où le public comme les auteurs ont pu trouver une place chaleureuse. Dans les gradins de la Grande Salle, dans le Studio aménagé en cabaret, ou dans le Bar-café renommé Chez Antoine pour l’occasion, la quête de sens a fait son chemin, dans la fête comme dans la réflexion.
Les lectures théâtrales ont fait entendre des voix nouvelles abrasives, décapantes, mais aussi complices. Des propos et des intentions à attraper parfois comme des murmures, s’élevant chez d’autres en incantations magiques, ou encore jaillissant dans un grand cri : les lectures ont fait transparaître la nécessité et la pertinence du renouvellement dramaturgique, particulièrement dans l’engagement des auteurs face à leur monde et leur démarche d’écriture.
Où est-ce qu’on était, donc?
- Parmi les Lettres ouvertes/poings fermés de dramaturges à découvrir ou redécouvrir dans une grande soirée d’ouverture signée Louis Champagne. Coup d’envoi marquant dans la Grande Salle pleine à craquer des Écuries, mise en scène ludique pour festival plus habitué à de simples mises en lecture, la parole fut affirmée, posée et déposée. Peut-être moins politique qu’escomptée, la soirée a surtout été marquée de prises de positions aussi vives qu’étoffées, et surtout très humaines. On se souvient des « Miron Miron » extatiques des trois filles pour la finale… Et après s’être régalés de mots, l’odeur de la cantine du Coin urbain nous attendait pour compléter ce festival-festin pour le corps et pour l’âme.
- Dans l’éloquente lumière faite sur la place des auteurs dans la production de leur œuvre pendant la Table ronde du CEAD. Trois auteurs issus de pratiques et d’expériences différentes répondent aux questions perspicaces de Paul Lefebvre. Pour David Paquet et Sarah Berthiaume, la position de l’auteure est plus classique, en marge et en décalage de la production, tandis que Pascal Brullemans écrit avec les comédiens, en pleine exploration.
- Avec Emmanuelle Jimenez, dans Plaza ou le tragique et l’humour d’une superbe évolution de personnages égarés et d’ambiances « mystico-trash » uniques tendrement entremêlés. La première lecture théâtrale du Festival nous jette au point de rupture de la Plaza Côte-des-Neiges, où l’espoir s’effrite mais persiste au Dollorama, entre rêves et deuils. On ne le mentionne pas sur le coup, mais la comédienne Lénie Scoffié a une faiblesse respiratoire. Elle prend du mieux et attaque le spectacle et porte son rôle à merveille, mais la toux la reprend et doit quitter la scène. Emmanuelle Jimenez poursuit la lecture – un médecin était dans la salle pour parer à l’éventualité. La lecture se termine dans l’émotion, et dans le rétablissement de Madame Scoffié.
- Dans La messe en 3D d’Annick Lefebvre, enfant sauvage du Jamais Lu (puisque c’est par le Festival qu’elle s’est mise à écrire – et avec quelle Passion – il y a quelques années), auteur d’un rituel incisif qui n’a épargné personne dans un splendide travail de chœur. C’est tout le milieu théâtral qui fait son chemin de croix, la cérémonie artistique engage le public, on a droit à un évangile de Fabien Cloutier et les comédiens communient à coup de Tim Bits et de canettes de bières. On rit, on rage, on trouve son fil de foi.
- Dans mauvais goût, la pièce de Stéphane Crête, en plein centre du trou noir de mensonges qui bordent banalités et perversions, où les masques tombent et révèlent la vacuité. Au grand soulagement de la distribution, le public rit, ce qui n’était pas gagné d’avance. Blagues, situations, effets, tous de mauvais goût, l’ensemble est frontal, les comédiens assument et livrent avec naturel leurs personnages passablement pathétiques, et cruellement réalistes somme toute.
- Marqués par les petites et grandes vérités des élèves de 6e année de la classe de Germain Landry à l’école Saint-Grégoire-le-Grand, auteurs du texte Les couleurs d’Amy, au propos loin d’être édulcoré. On entend le nouveau Montréal. Accompagnés en atelier par le dramaturge Pascal Brullemans, les enfants réfléchissent à la quête du bonheur et aux rapports de forces entre eux, à l’amitié, la jalousie, la manipulation. Écrit par et pour eux, les réactions des enfants sont fortes dans la salle : « T’es tellement plate que même les chiens ne te regardent pas » est suivi d’un grand « ouuuuuuuh ».
- Chez Steve Gagnon et la renversante intensité d’En dessous de vos corps, je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas. On est plusieurs à pleurer avec ces mots qui déchirent, ces mots d’absolu qui dissèquent une dynamique familiale et sacrifient l’amour sur un grand bûcher. Le texte fourmille de poésie et affirme son côté littéraire. Marie-Soleil Dion et Annick Bergeron nous renversent. Un peu sous le choc, on traîne tout de même un peu au Bar-café : c’est l’anniversaire de Jean-François Nadeau!
- Avec des ados de l’Ouest canadien, qui choisissent la création pour survivre au vide quotidien d’un petit village dans Statu Quo de Gilles Poulin-Denis. Alors que la veille on s’était plongé dans les mots des enfants, on peut nettement appprécier le travail d’écriture d’un auteur qui reflète leur réalité mais qui tâche également de la dépasser et de l’ouvrir. On entend une langue franco-canadienne, truffée d’anglicisme, au cœur de sa réalité. Le texte lui-même ne transforme pas la réalité, ce sont les personnages qui le font et nous laissent sur l’espoir.
- Dans une écoute des uns et des autres de haute qualité, et la recherche de liens, au salon littéraire participatif Carole et Lise reçoivent portant sur le thème des générations, avec bien sûr Carole Fréchette et Lise Vaillancourt, deux grandes dramaturges du Québec, avec leurs invités David Paquet et Martin Faucher, et Émile Proulx-Cloutier à l’ambiance générale. Le temps plus gris et froid a réduit quelque peu le nombre de convives, mais l’échange ne s’en est pas moins étiré, riche de réflexion construite. Chacun avait écrit bien plus que 50 mots, et touts furent accueillis avec intérêt. Ici, pas de conflits, que des propositions et de la recherche. Et vous, où étiez-vous, où vous situez-vous?
- À suivre des fils de laine de folie intergénérationnelle dans la langue fauve et sans détour de la jeune Camille Roy, auteure de Qui file et étudiante en grève illimitée, un double statut que Camille a su faire cohabiter. Il faut dire que cette fière représentante de la relève n’a pas peur de se situer au coeur des tensions, de les relever, de les faire entendre même dans son écriture de courage. Ce jour-là, c’était la première de trois lectures théâtrales à guichet fermé.
- Sous l’effet javelot d’Édith Patenaude et celui « slingshot » de Guillaume Corbeil, lors du programme double des textes authentiques et manipulateurs Le monde sera meilleur/Le mécanicien. La première décortique les mécanismes du théâtre, afin de toucher à sa sincérité, si elle peut être atteinte dans la représentation, tout en mettant en scène un fin du monde post-crash économique ainsi qu’une relecture d’Hamlet (le théâtre, lieu de tous les possibles, paraît-il). Le deuxième nous plongeait dans des fantasmes de tortures et de culpabilité malsaine d’un couple des plus ordinaires et tranquilles, dans un dialogue aiguisé, un jeu d’échec où chaque silence compte également pendant que la violence n’est jamais bien loin, « chéri ». D’ailleurs, Le mécanicien sera présenté au Théâtre d’aujourd’hui la saison prochaine, c’est dire comme c’est proche de nous!
- Au point de rencontre du sordide et de l’irréel d’où jaillit une poésie sexuelle et triste, presque mystique dans Les Morb(y)des de Sébastien David. Un texte brûlant, certes, mais déculpé par la force d’interprétation des comédiens qu’on doit aussi attribuer au travail du metteur en lecture Gaétan Paré. Le plaisir des lectures théâtrales, c’est qu’à partir de la force des mots, on invente soi-même la pièce. Et bien qu’on se doute que chacun imagine à sa manière, il est certains que Les Morb(y)des nous sont apparus ce soir là, de même qu’une nouvelle compagnie théâtrale, La Bataille.
- Au cœur d’une nuit fictive, d’une Soirée crépusculaire, faite de Testaments, cartes de souhaits et mémos, entrelacés de musique et performances, le tout soufflé par Larissa Corriveau et ses complices Sébastien Boulanger-Gagnon, Danny Plourde, Catherine Léger, Benoit Mauffette, Eve Pressault, Jeremy Roy et Zeid Touati. Cette aventure hors des frontières habituelles du Jamais Lu a été marqué pour ce caractère exploratoire du jeu et de la poésie, de la musique, de ce tout qui scrutait l’ombre jusqu’au ténèbre pour ensuite laisser poindre la lumière. Et c’est presque ce qui est arrivée ensuite au Bar-café, alors que la fête s’est étirée longuement et en bonheur. Comme le disait Nadeau, l’avant-dernier soir, c’est toujours le meilleur (propos assumé par celui qui offrait le spectacle de clôture)!
- À la Fenêtre ouverte sur la classe de maître de Daniel Danis, bien plus qu’un œil-de-bœuf sur le territoire concret et invisible de l’imaginaire. Ce qui est vécu, ou revécu par la pensée, la mémoire et les sens, ce qu’on nomme imaginaire, est insaisissable et pourtant posséder par chacun, il est chacun. Les quinze auteurs (incluant nos passionnantes délégations française et franco-canadienne) ont partagé leur réflexions et leurs créations issus de cet atelier intensif sur trois jours. Un terreau riche ensemansé aux Écuries, au temps du Jamais Lu!
- Émus, rassemblés, enveloppés par Le grand ballet des détails qui tuent, mené par Jean-François Nadeau et Avec pas d’casque, et par leur poésie et leur sincérité désarmantes. Et on s’en souviendra longtemps. Le Studio était plein, mais on aurait voulu être encore plus tassés, pour que la proximité devienne inévitable, comme celle que nous vivions avec la beauté. Ce soir là, grand aboutissement du 11e Jamais Lu, la douceur a régné sur nous, et l’espoir, un peu lendemain veille il est vrai, s’est pointé le nez.
- Dans l’irrésistible complicité des Levers de rideau qui tissent des liens inattendus et remplis de plaisir avec les gens d’affaires. Oui, cette rencontre est possible, entre le théâtre et le monde des affaires, et c’est carrément jouissif. Le talent de l’auteur a mis la table, l’accompagnement du metteur en lecture Geoffrey Gaquère a mené tout le monde à son meilleur, et les participants touchants. On en veut encore!
- En pleine réception de paroles affirmées, sensibles et réfléchies, ou sur le fil de conversations allumées, éphémères ou pas… Puisque les textes avaient été choisi pour cette capacité à susciter la réflexion, puisque les auteurs ont généreusement exposé leur démarche, puisque l’espace était idéal et l’ambiance aussi irrésistible que Marcelle Dubois, et puisque surtout, vous étiez là, nombreux, très nombreux chaque soir à s’être laisser interpellé par les nouveaux auteurs de théâtre, à avoir pris le pouls de votre époque (et non pas le poulpe, malgré certains soirs des plus festifs)!
- Au Bar-café Chez Antoine, auprès de l’accueillant et célibataire barman et disc-jockey attitré du Jamais Lu, Antoine Mongrain, aussi créateur des cocktails Jamais Bu. Antoine est un peu fatigué qu’on dise qu’il est célibataire, mais il le fait si bien, et étonnament (ou pas), ce fut une de nos déclarations les plus populaires sur les réseaux sociaux! Aussi disc-jockey et confident de service le temps de huit petits jours immenses, au Bar-café, on était bel et bien chez Antoine, et ça faisait toute la différence.
- Parmi les comédiens (plus de 150) dévoués et renversants, porteurs des vifs mots des auteurs. Et si le Jamais Lu met l’accent sur ses auteurs, c’est pourtant eux, les comédiens, que le public voit et entend, aime ou aime haïr dépendemment du personnage, et c’est bel et bien au Jamais Lu qu’on peut constater la pluralité de talents du Québec et de la francophonie, une armée émouvante de chaires à paroles. Bravo à eux, et chapeau bas à tous!
- Avec vous, amis, partisans, habitués, nouveaux, passeurs, Charles-toujours-présent, vous, toi, public enthousiaste et surtout joyeusement présent, en vrai ou sur les réseaux sociaux, heureux d’avoir sa place dans les salles complètes ou un peu fragile mais encore confiant dans les listes d’attente, public traîneur qui a aussi trouvé sa niche ou plutôt son nid, sa forteresse, au théâtre Aux Écuries. Vous nous manquez déjà, promis.
Voici donc pour notre bilan complet, étoffé, jubilatoire et non linéaire (c’est-à-dire qu’on a travaillé fort pour être « pas plate »). Suivez les liens pour vous balader un peu partout avec le Jamais Lu.
C’est le moment pour le Jamais Lu de dire merci à tous ses auteurs, artistes, bénévoles, partenaires, et nous avons une charrue de noms pour vous, en espérant n’avoir oublié personne car chacun d’entre-eux a compté, ainsi qu’à tous les festivaliers. Merci de nous avoir permis d’être ensemble, dans cette célébration commune et essentielle de la relève dramaturgique.
- Prochains rendez-vous : du 21 au 24 novembre 2012 pour la 2e édition du Jamais Lu Québec, et du 3 au 10 mai 2013 pour un 12e Jamais Lu à Montréal!Et maintenant, où est-ce qu’on est?
