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Où est-ce qu’on est? Dans Le Mécanicien de Guillaume Corbeil

Mercredi 9 mai 2012

[Chaque jour de lecture théâtrale, on publie un texte de l'auteur qui répond à la question "Où est-ce qu'on est?", en lien avec avec sa pièce présentée, sa démarche d'écriture et notre réalité.]

Où est-ce qu’on sera?

L’idée du Mécanicien est née il y a plusieurs années, quelque part sur le parterre du TNM, alors que sur la scène on jouait Incendies, de Wajdi Mouawad. La pièce ne m’intéressait que très peu, et bientôt pour moi le spectacle est devenu le public. J’essayais de m’expliquer son enthousiasme presque irrationnel devant ces femmes subissant injustices par dessus injustices. Pourquoi tous ces gens vivant dans un monde confortable étaient-ils fascinés par ce récit de guerre ? Le théâtre est censé être un miroir tendu au spectateur, mais là, il montrait le verso du reflet de leur monde immaculé.

Le Québec a toujours été en marge de l’Histoire et le Québécois, condamné à un rôle de spectateur. Comme si le monde n’existait que dans les pages du journal, que ce n’était qu’une histoire qu’on se faisait raconter : des événements qui n’ont rien à voir avec nous et qui se passent dans un autre monde, il y a très, très longtemps. Toujours au TNM, je me disais qu’il y a toujours eu un mur entre l’Histoire et nous, une vitre à travers laquelle on peut regarder l’autre côté, mais qui nous en garde séparés. Si Wajdi Mouawad nous captive autant, c’est qu’il apparaît comme celui qui a traversé l’écran. Pour nous, il vient d’un autre monde, littéralement de notre imaginaire, de la même manière qu’un centaure ou une licorne.

Mais depuis, la grève étudiante a été déclenchée : l’Histoire est là, dans notre ville. Je me disais que cela serait notre 9 novembre 1989, le jour où tomberait le mur qui nous sépare de l’Histoire. Si une partie de la population s’est jointe au mouvement, la majorité a préféré l’ignorer. On ne voulait pas croire au printemps québécois, car il ne pouvait y avoir de printemps québécois : nous ne sommes ni en Égypte, ni à Prague. lors que je croyais que nous subissions le mur, en vérité c’est nous-mêmes qui l’avons érigé, et alors que la clameur de la rue le menaçait, ils ont été nombreux à venir le défendre. Quand tout ceci finira par finir, nous aurons décidé si nous sommes des spectateurs ou des acteurs.

GUILLAUME CORBEIL
Crédits photo :
 Maxime Côté
En 2008, Guillaume Corbeil présente un recueil de nouvelles intitulé L’art de la fugueaux éditions L’instant même. Son premier roman, Pleurer comme dans les films, est paru chez Leméac en 2009. Il a aussi signé une biographie du metteur en scène André Brassard. Il est diplômé en écriture dramatique de l’École nationale de théâtre du Canada.

 

 

 

 

 

 

Le Mécanicien, en programme double avec Le monde sera meilleur d’Édith Patenaude
Mercredi 9 mai 20h
Mise en lecture : Francis Richard
Distribution : Pierre-Luc Léveillé, Anne-Hélène Prévost, Francis Richard

« Où est-ce qu’on est? À la lecture de « mauvais goût » de Stéphane Crête

Dimanche 6 mai 2012

[Chaque jour de lecture théâtrale, on publie un texte de l'auteur qui répond à la question "Où est-ce qu'on est?", en lien avec avec sa pièce présentée, sa démarche d'écriture et notre réalité.]

« Où est-ce qu’on est? »

On me demande de nommer à quel endroit je suis, ou plus précisément, à quel endroit nous sommes, puisque la question posé n’est pas: «où es-tu?», mais bien « où est-ce qu’on est? ». D’instinct, je serais tenté de répondre «ici». Nous sommes ici, car à l’évidence, nous ne pouvons pas être ailleurs. Peu importe les mouvements sociaux, ce que nous faisons, comment nous pensons et agissons, tout se passe maintenant. Nous sommes nos contemporains. Et si nous nous inscrivons dans l’histoire, c’est essentiellement à partir de ce qui est là, de ce qui est ici.

Je préciserais toutefois la question, car il me semble essentiel de se demander également «qui est ici?». Qui est la personne à cet endroit précis, maintenant? De quoi est elle faite, qu’est-ce qui la définit? Quelle est sa nature, quelles sont ses croyances, sur quelle fondation est-elle construite?

Les personnages de mauvais goût ne peuvent pas répondre à ces questions.

Ils sont dépassés par les événements, les bouchées sont trop grosses à prendre, l’effort de lucidité demandé est vertigineux et fait si peur, que la conscience reste endormie. Leur choix conscient de rester dans l’inconscience semble faciliter, de façon illusoire, leur difficile marche dans l’existence.

À la question «où est-ce qu’on est?», ils seraient peut-être tentés de demander plutôt «comment on s’est rendu là?». La réponse me semble être dans cette autre question: «qui est là?». Si j’avais un souhait à émettre à mes personnages, ce serait de leur permettre de prendre conscience de leur inconscience. On peut être dans le brouillard et ne pas pouvoir avancer, mais je pense qu’on est tout de même plus avancé si on est capable de reconnaître le brouillard qui nous entoure.

Je sens dans la question «où est-ce qu’on est?» un désir d’ailleurs et de mouvement. De changement. Cette réflexion est une invitation à visiter ce qui nous fait et nous défait à l’intérieur de soi, pour ensuite, de cet endroit où nous sommes, arriver à faire et défaire ce qui est autour. Car, comme le dit si bien Krisnamurti: «Toute révolution sociale passe par une révolution personnelle.»

Lecture théâtrale de mauvais goût, dimanche 6 mai 20h
Mise en lecture : Stéphane Crête
Distribution : Marie Bernier, Jean-Carl Boucher, Isabelle Brouillette, Julianne Côté, Catherine Dajczman, Stéphane Dermers, Daniel Desputeau, Guillermina Kerwin, Didier Lucien

Crédit photo: Clyde Henry