Il est tard pour entrer dans le débat… Les médias gobent les momentums à un rythme ahurissant, mais si s’indigner à la suite à l’article de la chroniqueuse Nathalie Elgrably-Lévy du Journal de Montréal n’est plus d’actualité une semaine après les événements, les peurs et les blessures que disent ce texte que j’ai écrit pour souligner la fin du 10e Jamais Lu ne sont pas moins vives et pertinentes aujourd’hui… Puisque, depuis, je me réveille chaque matin en me disant : eh oui, nous sommes toujours bel et bien dans le même monde qui a été bouleversé le 2 mai dernier…
Voici donc, le texte que j’ai écrit pour clôturer le cabaret de clôture (sic) du 10e anniversaire du Festival du Jamais Lu, qui fût soit dit en passant une édition extraordinaire.
Bonne lecture : et de grâce, partageons notre indignation, tous les jours, tout le temps et pas seulement au moment où les médias en parlent!
Samedi 7 mai 2011 – Ce matin, je devais écrire ce texte, ce texte qui allait clore les 10 ans du Jamais Lu. Je pensais vous écrire des choses drôles et nécessaires.
Par exemple : Lors de la création du premier C.A. indépendant pour le Jamais Lu, au moment d’énoncer créé les principes de bases qui fonderaient le Jamais Lu, François Létourneau membre de ce premier C.A., a insisté pour qu’on écrive qu’au Jamais Lu, il devrait toujours y avoir de la bière! Que ce serait par le houblon que le Jamais Lu se distingue des autres…
J’aurais voulu aussi faire une blague qui punche en disant que Fanny Britt et Emmanuelle Jimenez sont les Dominique Michel du C.A. du Jamais Lu… et puis dire plus tendrement après : mais depuis que vous êtes parties pour vrai, vous nous manquez les filles.
J’aurais voulu souligner plus gravement l’importance qu’ont eue certains mentors sur nous, sur moi. Je vous aurais parlé longuement de Nadine Vincent et de Jean-François Caron qui nous ont – m’ont – appris que ce n’est pas suffisant de faire des choses, qu’il faut s’y engager tout entier, artistiquement certes, mais politiquement aussi. Politiquement, mais non pas de façon partisane, mais plutôt avec l’idée du débat politique qui se vit dans une société… Je vous aurais dit que nous leur devons le Jamais Lu d’aujourd’hui libre et résolument engagé.
Je pensais vous dire des choses personnelles aussi. Comme la fierté égoïste d’être au service de vous tous, les auteurs, les acteurs, les metteurs en scène, les administrateurs, les organisateurs, le public qui faites vivre le Jamais Lu. Je vous aurais dit comment ma chair est marquée par votre générosité, par votre avidité, par votre présence.
Voilà, c’est que je m’apprêtais à vous dire, dans un beau texte bien ficelé, dans lequel j’aurais eu quelques inflexions de voix aux bons endroits pour vous toucher et vous communiquer toute ma gratitude.
Mais, je suis tombée sur l’article qui a été publié dans le Journal de Montréal hier par Nathalie Elgrably-Lévy qui affichait ouvertement une haine de l’artiste et surtout une mauvaise foi, ou une pauvreté intellectuelle, épeurante, terrorisante, paralysante.
Pour ceux qui ne l’auraient pas lu en voici un court extrait… je vais tenter de ne pas avoir trop mal au cœur en le lisant. :
On dit que la culture n’est pas une production comme les autres. Pourtant, que l’on soit écrivain ou mécanicien, l’équation est simple : on est pauvre quand on n’arrive pas à vendre ce que l’on produit. Je serai franche, au risque d’être politiquement incorrecte. Il n’existe que deux raisons pour lesquelles un artiste vit dans la misère. La première est que son talent n’est peut-être pas en demande. La deuxième est qu’il est peut-être tout simplement dépourvu de talent. Dans un cas comme dans l’autre, le public n’est pas disposé à consacrer son argent à l’achat du produit culturel proposé. Ainsi, pourquoi y mettre l’argent du contribuable? Pourquoi l’État achèterait-il, au nom de la collectivité, ce que nous refusons d’acheter individuellement?
N’est-il pas préférable de rendre l’art plus accessible plutôt que de laisser des fonctionnaires choisir, à notre place, quels artistes auront notre argent?
Au fait, le crédit d’impôt de 500 $ pour les activités artistiques des enfants, crédit proposé par les conservateurs, ne s’inscrit-il pas dans cette logique? Il faut croire que ce parti ne méprise pas la culture autant qu’on veut le laisser croire!
Je vous invite à lire sur Facebook la pertinente réponse que lui fait Jean-Philippe Joubert, un artiste de Québec, et bien d’autres également depuis.
En lisant cette chronique, j’ai revécu à la puissance dix le même haut-le-cœur que lundi quand la cloche fatidique a sonné à Radio-Canada et que nous avons eu l’annonce d’un gouvernement majoritaire conservateur.
Évidemment, nous connaissons la haine d’une certaine strate de la population pour les artistes. Évidemment, ces pensées droitisantes je sais qu’elles existent. Je ne suis pas une enfant. Mais réaliser que tout à coup, ce discours haineux envers les artistes et les subventions publiques destinées aux arts s’appuie sur les dires, les politiques, les volontés d’un gouvernement majoritaire au pouvoir, m’a glacée. Figée. C’est ça qui m’apeure et m’attriste le plus. Le fait, que dorénavant, nous ne pouvons plus minimiser ce discours en disant : ben oui, il y en a toujours qui ne comprendront pas… Non, nous ne pouvons plus laisser faire. Puisque celui qui ne comprend pas est au pouvoir, et que donc, tous les autres qui pensent comme lui sont dans le droit chemin. Je n’avais jamais eu besoin de me passer cette réflexion de toute ma vie d’adulte socialement consciente… et voilà qu’aujourd’hui, cette certitude de vivre dans une société où j’ai ma place vient de chavirer.
En lisant cette chronique, j’ai perdu tous les mots qui m’auraient été nécessaires pour écrire le joli texte que je vous destinais… Cet article m’a fait mal à l’identité. Mal à ma respiration fondamentale… et je n’ai plus eu le goût de vous dire qu’une seule chose :
Écrivez, écrivons, créons, révolutionnons, résistons.
Poursuivons nos petites grandes choses que sont nos œuvres…
Et rêvons ensemble que lorsque le Jamais Lu fêtera sa deuxième décennie – s’il réussit à franchir les difficiles années qui s’annoncent pour nous gens de culture et des sciences humaines – bref, que lorsque nous fêterons nos 20 ans, nous aurons un gouvernement qui portera un nouveau nom, une société qui aimera ses artistes parce qu’elle reconnaîtra que c’est par eux que se tisse la fibre de l’exception québécoise… et peut-être même, allons soyons fous puisque nous sommes artistes, que nous aurons… un nouveau passeport, écrit Québec dessus. Un passeport pour l’amour de soi.
Merci à vous tous.
À vous les 123 auteurs qui ont fait vibrer les 10 ans du Jamais Lu,
Au millier d’acteurs et metteurs en scène qui ont défendu ces voix,
Aux 21 membres du C.A. qui ont bien orienté notre développement au fil des ans,
À l’O Patro Vys, à Martin, pour nous accueillir si gentiment et librement depuis 8 ans,
A ma gang de filles si précieuse : Stéphanie, Valérie B., Valérie G., Marie-Aube,
À l’homme dans cette gang de filles : David Lavoie
À Julie notre cofondatrice des trois premières années.
À vous tous…
Merci de nous, de me donner encore le courage de sourire face à l’avenir.
Marcelle Dubois
Directrice artistique et générale du Festival du Jamais Lu











































































































