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« Thatcher n’a pas raison » de Jean-Philippe Lehoux

Lundi 17 décembre 2012
Au cabaret de clôture « C’est quoi notre problème? », nous avons eu la chance d’entendre des textes brillants et perspicaces, dans lesquels les auteurs se sont particulièrement investis. Devant cette richesse, le 2e Jamais Lu – Édition québec a décidé de partager et d’inviter les auteurs à publier leur texte sur notre blogue. Dans le texte qui suit, le brillant Jean-Philippe Lehoux donne la parole à un avocat qui prend la défense du Gros Con le « plus banal des hommes banals ».
 

THATCHER N’A PAS RAISON

Québécois, Québécoises, Mesdames et Messieurs les jurés, Madame la Juge… Y a des dates dans l’Histoire qu’il faut encercler au crayon rouge… pis pas seulement parce qu’on a pus de crayon noir. Eh bien ce soir… n’en est pas une du tout. Non. Désolé. Ce soir, dans le box des accusés vous ne trouverez pas de grands criminels. Pas de Monica La Mitraille ou de Bernard Madoff. Ce soir, je me présente à vous aussi humblement qu’un chasseur innu’ devant le caribou pour tenter de laver l’honneur du plus banal des hommes banals. Et j’ai nommé: Le Gros Con.

Québécois, Québécoises, Mesdames et Messieurs les jurés, Votre Honneur… Le gros con – pas nécessairement gros mais nécessairement con –, pourrait être votre voisin ou votre sœur, votre oncle de Gaspé ou votre agente de voyage de Montréal. Pis celui qui aurait très bien pu s’appeler «grosse conne» fait aujourd’hui face à plus de 427 382 chefs d’accusation. Pis ça grimpe, comme ça, allègrement, de minute en minute alors que vous souffrez de ma déplaisante compagnie. On l’accuse entre autres d’inculture, de prétention, de lâcheté, de stupidité et de violence.

J’vous rassure tout de suite, là: je déteste profondément mon client. El l’haïs, là. C’est lui, qui nettoie son VUS en pleine canicule. C’est lui qui profère des injures radiophoniques à toute heure du jour. C’est lui, aussi, qui fait du théâtre à même les fonds publics. C’est lui, la policière qui parle au cellulaire pendant qu’a conduit, c’est lui qui étire un peu son chômage parce que ça lui tente pas trop de travailler, c’est lui qui a mis un peu trop de relish dans votre hot-dog, c’est lui qui a détruit une vitrine de la rue Ste-Catherine au printemps dernier au nom d’idéaux anarchistes pis c’est lui, aussi, qui vous a déjà dit «JE LE SAIS PAS», quand vous lui avez demandé si c’était bientôt votre tour de voir le médecin.

Aaah, malgré tous ses masques, vous le reconnaissez, hein? Mais réjouissez-vous pas trop vite à l’idée de le voir au pied de l’échafaud. Parce que si on se fie à l’adage qu’y dit qu’on est tous le con de quelqu’un, il se peut très bien, Mesdames et Messieurs les jurés, que vous soyez vous-mêmes ce gros con.

Si j’ai accepté de le défendre à cette inquisition spontanée, c’est que je crois qu’on y va tous un peu fort avec celui que je vais qualifier de bouc émissaire: oui, bouc émissaire, même si y a rien d’une chèvre à couilles qu’on envoie dans le désert avec les malédictions d’usage à la veille de la fête juive du Yom Kippour. J’ai surtout l’intime conviction – pis quand je dis «intime», je parle d’une conviction qui m’a embrassé tendrement hier à l’hôtel –, j’ai l’intime conviction qu’on se trompe de cible.

Entrons donc dans le vif du sujet. Une des accusations à laquelle fait face le gros con est son manque de considération éthique. Rappelons les faits. Le gros con se trouve un 23 février 2011 dans son épicerie préférée. Y a le choix entre des belles tomates rouges de serre provenant du Centre-du-Québec ou des belles tomates rouges provenant des États-Unis. Là le gros con y voit ben que le prix des tomates américaines est plus bas, faque y décide de cueillir quelques bulbes juteux rappelant les burnes de l’Oncle Sam, pis y ‘es plonge dans un sac en plastique non-recyclable dont la prise de possession nonchalante constitue par ailleurs et en elle-même le chef d’accusation numéro 2765. La sentence peut tomber: le gros con a pas choisi les bonnes tomates. Coupable de pas «acheter local».

OR. Voilà que mon correspondant juridique anglais, un dénommé Arthur Broughry Pennington Pock, me pointait y a quelques mois une étude qui démontrait que parfois, en tant que Britannique, il valait mieux acheter des tomates qui provenaient d’Espagne et non d’Angleterre. Y paraît que le coût énergétique nécessaire pour les apporter par bateau, serait moins important que celui pour entretenir une serre en banlieue de Manchester. La raison est simple: y a jamais de soleil au Royaume-Uni. Mais cette théorie-là va être réfutée plus tard par des Finlandais, qui eux-mêmes vont se faire envoyer promener par des écologistes Chinois qui eux-mêmes bla bla bla… Vous voyez le genre? Si les plus grands spécialistes peuvent pas s’entendre sur l’éthique entourant les plantes potagères, dites-moi, Votre Honneur, comment peut-on espérer que notre gros con sorte du IGA avec les «bonnes» tomates?

Aaaah, là je vous entends déjà, procureurs de la moralité… Je vous entends déjà brandir le spectre de la responsabilité individuelle: «Comment osez-vous prétendre que ce gros con-ci, qui ne pense qu’à ses actions en bourse et ses pectoraux puisse être blanc comme neige? Comment pouvez-vous affirmer que ce gros con-là, qui se laisse vivre par les autres, ne mérite pas sa sentence? L’individu est seul responsable de lui-même. Pas d’alibi pour le gros con !» Vous avez sûrement raison. Je le répète, moi aussi je le déteste. Y m’énerve autant que je m’énerve. Y comprend rien, y respecte rien, y est creux, y se pense kasher parce qu’y porte un carré rouge ou un carré vert pis y pense révolutionner la démocratie parce qu’y insulte un autre gros con en 140 caractères… Non, vraiment, si je pouvais, je me couperais la langue avec une feuille de papier devant vous pour prouver la ferveur de mon mépris à l’endroit de ce gros con-là que je dois pourtant protéger ce soir de nos abus! Mais je le ferai pas… De un, ça ferait beaucoup trop mal. De deux, j’ai encore la certitude qu’on se trompe de cible.

Si y a aucun doute que le gros con est terriblement con (pis terriblement polyvalent dans sa connerie, oui), IL N’EST PAS COUPABLE. Pas coupable de faire partie de son époque où tout lui dicte d’être égoïste. Pas coupable d’être parfois éduqué par d’autres gros cons. Pas coupable d’être heureux pis de vouloir profiter tranquillement de ce bonheur-là. Pas coupable de pas savoir comment se battre ou de se battre avec un peu trop de violence. Permettez-moi ici d’emprunter les paroles d’un personnage de l’auteur et gros con Jean-Philippe Lehoux, dont la pièce Le Bras Canadien et autres vanités sera produite à Premier Acte au mois de mars 2013 dans une mise en scène du gros con Fabien Cloutier et dans laquelle vous pourrez goûter à une performance légendaire du comédien et gros con Jean-Michel Girouard en rabbin aimant jouer au squash. Le personnage, issu d’une toute autre pièce, disait ceci:

(JEAN-MICHEL GIROUARD): «Au secondaire, on m’apprenait à faire de la croustade aux pommes sans renverser de la cannelle sur mon voisin ; pas à transporter une cruche sur ma tête pour abreuver mon village. J’ai pas le chance d’avoir soif, moi».

Merci monsieur Girouard, ce sera tout. C’était très touchant… Le gros con du Québec connaît pas le désespoir des assoiffés, votre Honneur. Si vous voulez à tout prix réhabiliter le gros con, vous allez devoir l’aider à se sortir de l’ignorance qui le maintient sous le joug de son bourreau, que je vais pas tarder à nommer. Parce que le plus grand crime de notre gros con, c’est pas d’être con. Non. C’est de pas savoir qui viser de son fiel de gros con. La portée de son indignation est tellement faible qu’y finit toujours par donner des gifles insignifiantes à son voisin pour se convaincre qu’y est en vie. «Ostie de BS! Qu’y aille chier, le maire d’Huntington! Mange mon cul, matricule 728.»

Mesdames et Messieurs les jurés, notre lutte infatigable pour dénicher le plus gros con du Québec, à droite ou à gauche, est bien vaine. Elle équivaut à taper su’es doigts d’un enfant qui cochonne not’ tapis en mangeant un gâteau au chocolat avec un peu trop d’enthousiasme, pendant qu’au même moment, on se fait rentrer, sans lubrifiant, un javelot entre les deux fesses par un spéculateur qui met en plus le feu à notre maison en se servant de notre chat comme combustible. Pendant que notre gros con en gifle un autre, les vrais criminels, eux, rient dans leur barbe. Une oligarchie puissante, qui a même pas besoin d’un complot pour être unie – parce que les règles du jeu sont maintenant toutes tracées pour elle –, profite de notre guerre fratricide de gros cons pour nous bouffer les entrailles. Pis nous-autres, fiers d’avoir débusquer un peu plus con que nous, on continue à se jeter les uns les autres au banc des accusés.

Margaret Thatcher (vous savez, cet homme politique viril du siècle dernier) affirmait que «la société n’existe pas. Il n’y a que des individus, disait-elle, et ils s’occupent d’abord d’eux-mêmes». Bref, y a juste des gros cons à la dérive. Eh ben, Mesdames et Messieurs les jurés, je pense que cette méga grosse conne se trompe. Je vais d’ailleurs terminer mon plaidoyer en m’attardant un peu sur cette méprise. Prenez un gros con; prenez moi par exemple. Y va en falloir beaucoup afin que je ne sois plus un gros con. Je pars de loin. Mais prenez deux cons. Prenez… je sais pas, moi… Richard Martineau pis Jean-Philippe Lehoux. Crissez-moé les ensemble, une fin de semaine dans un chalet, pis regardez comment y réagissent. Aaaah. Déjà y trouvent des terrains d’entente quand y en a un qui dit aimer le magret de canard pis l’autre le blé d’inde, déjà y s’amusent, y découvrent qu’y raffolent tou’es deux du fer à cheval pis d’une Corona bien froide, déjà y confient aimer la femme qui danse à leur bras pis vouloir le bien pour leur famille. Ces deux gros cons-là qui s’étaient inter-baptiser de gros con, l’un pour incompétence journalistique crasse pis l’autre pour inutilité artistique coûteuse ont réussi, l’instant d’un week-end au bord d’un lac à St-Raymond-de-Portneuf, à inventer de nouvelles solidarités qui vont les sortir peu à peu de leur grosse connitude. Cette alchimie-là, improbable, qui a fondu nos deux gros cons que tout séparait en une pâte fragile mais harmonieuse, c’est déjà l’embryon de ce qu’on pourrait appeler société, n’en déplaise à Sir Margaret Thatcher. Unir des gros cons sous la bannière des gros cons, c’est déjà unir des gens sous une même bannière. Pis seule la coordination de notre connerie va finir pas donner une danse en ligne qui ressemble à peu près à une chorégraphie professionnelle.

Québécois, Québécoises, Mesdames et Messieurs les jurés, Votre Honneur, c’est donc à titre de gros con et de défenseur du gros con que j’implore votre clémence et vous demande de bien vouloir décharger mon client des 427 38… maintenant 8 chefs d’accusations qui pèsent contre lui. Oui, c’est un gros con, mais y a bien plus con pis dangereux que le gros con lui-même. Pis mon intime conviction – toujours celle qui m’a donné hier soir à l’hôtel des p’tits bisous sur les foufounes–, me dit que la condamnation d’un gros con servirait seulement ceux qui nous oppriment véritablement.

Merci.

« Dans le pays où j’ai grandi » de Patric’ Saucier

Lundi 10 décembre 2012
Au cabaret de clôture « C’est quoi notre problème? », nous avons eu la chance d’entendre des textes brillants et perspicaces, dans lesquels les auteurs se sont particulièrement investis. Devant cette richesse, le 2e Jamais Lu – Édition québec a décidé de partager et d’inviter les auteurs à publier leur texte sur notre blogue. Le metteur en scène du cabaret, Patric’ Saucier, nous livre sa réflexion sur la fameuse question…
 

Dans le pays où j’ai grandi,

il s’en est dit bien des affaires

depuis que je suis venu au monde.

Je suis né, nez à nez avec la mort,

celle de Kennedy.

Fin novembre ‘63.

L’Amérique pleurait JFK,

ma mère pleurait de joie,

mon père pleurait jamais.

Y’a des choses qui se font pas !

Depuis 50 ans

On en a tellement vu de toutes les couleurs

Que ça aurait pris des yeux tout le tour de la tête

Pis des lunettes 3D

pour regarder l’arc-en-ciel en pleine face.

Il s’est dit tellement d’affaires pis des n’importe quoi

qu’on a manqué d’oreilles pour tout écouter.

Les mots creux ont tapé en tempête dans nos tympans têtus,

Les vents de promesses de changements

qui changent jamais

ont tourbillonné dans le grand foc avant,

avant de fucker le chien.

Les chaudes gorges se sont brûlées la langue de bois

jusqu’à la corde

la corde s’est mise à danser

Pis les politiciens giguent encore sur la même musique

en changeant le tempo

pour se donner l’impression

de valser mieux que leurs prédécesseurs.

Pour faire différent

mais la rengaine reste la même

pis quand on sait plus sur quel pied danser,

ben on marche sur celui des autres.

Ici plus qu’ailleurs?

Je le sais pas, je m’en sacre.

Ailleurs c’est à eux-autres.

Qu’ils s’arrangent.

Dans le pays où j’ai grandi,

La peur s’appelait Bonhomme sept heures

mais on le voyait jamais.

Parce que la peur vivait dans les autres villages

les autres pays

pis elle parlait une autre langue,

des fois l’anglais.

La peur portait des noms de films,

des noms de famille, des fois

des noms de maladies

contagieuses

honteuses

infectieuses

épidémiques

épidermiques

et pis ben d’autres.

La peur se tenait en gang entre les cases,

dans la cour d’école,

Pis après elle s’est tenue en gang de rue

Pis en gang de bicycles pis de motards

pis de bandits de la finance

Pis d’avocats du diable qui prennent notre mal en patience.

Au fil des ans la peur s’est brodée un tissu de mensonges

pour habiller la vérité.

Aujourd’hui,

On apprend que les maires et les hauts-fonctionnaires

Sont payés à la commission

Que les bandits démissionnent et ne vont plus en prison.

Les croyances ont délaissé la religion

Les églises ferment boutique

les dieux sont mortels

Pis le diable est aux vaches dans l’enclos du paradis fiscal.

À force d’être chassée d’ailleurs,

la peur a fini par immigrer chez-nous.

Avant, elle était mafieuse et vivait en Sicile.

La peur coulait du monde dans le béton et les jetait à l’eau astheure elle vend du béton et coule l’économie.

On crie au voleur

chaque fois qu’un gouvernement investit dans la culture.

Moi je rêve du jour où la Mafia va investir dans la culture,

Même les hippies vont en avoir des millions pour faire du théâtre.

Avant, la peur se cachait dans le crépuscule,

sortait juste la nuit,

se terrait dans la grande noirceur,

astheure la peur a plus peur,

elle s’expose au grand jour.

Elle a plus de visage,

elle porte un matricule.

Elle s’est armée de matraques, d’armures pis de lois musclées

pour nous protéger contre nous autres.

La peur s’est immiscée dans le pays où j’ai vieilli

depuis que ceux qui devaient nous défendre

se sont mis à nous attaquer.

Un jour de printemps récent on a crier : J’ai faim de justice !

Ce soir-là, on a mangé une volée,

une maudite bonne,

bien poivré,

du vrai buffet à volonté,

c’était pourtant pas chinois !

Parce dans le régime de la peur,

tu peux pas manger n’importe quoi. Ben non.

Il faut que tu suives une diète sévère

qu’on t’applique au pied de la lettre

pis aux pieds au cul.

On t’alimente d’images troublantes,

pis toi, troublé, tu sais plus quoi ni qui croire.

Tu doutes de tout de tout le monde

sauf peut-être

de l’arrière grand-père de Bernard Adamus, Nostre.

Mais comment on peut prédire la fin de l’Histoire

quand on sait pas où elle a commencé ?

Parce que dans le pays où j’ai grandi,

2012, c’est pas une fin, c’est un début.

Ok, Peut-être même juste l’idée de départ d’un début,

un chapitre… un paragraphe,

au moins un phrase qui a su trouvé les mots justes

pour effacer les maux de coeur.

Le temps d’un printemps.

Peut-être pas plus

Mais le bourgeonnement à pris racine.

J’ai vu des milliers de Don qui se choquent,

grimpés sur leurs grands chevaux,

pis monter à l’assaut des moulins à paroles vides.

Armés de leurs casseroles, bruyantes et rossinante,

on pouvait les entendre chanter à pleines rues.

La colère dans le bonheur.

Armés de casserole pour exprimer le ras-le-bol !

Éruption du trop plein,

la coulée humaine qui déferle dans les villes

À petits pas des grands projets.

Des rues inondées d’une marée de femmes,

d’hommes et d’enfants

qui s’est heurtée à des récifs inhumains.

La vague brisée à maintes reprises

mais debout dans le ressac de la tourmente.

Des jeunes de moins en moins jeunes chaque jour

debout parce que tannés d’être à genou.

Debout dans tête.

Des jeunes vieux, côte à côte, coude à coude.

Carré rouge de colère

Bleus d’écoeurement,

verts de rage

À rêver de changement, éveillés,

les yeux ouverts

même gazés.

Gonflés d’espoirs de revoir un lendemain qui regarde plus hier,

Le sourire fier de la conquête étampé dans la face,

juste à côté de la main de la police.

Parce que leur Premier ministre,

à force de vouloir sauver la face,

a perdu la tête.

L’orgueil ça a pas de prix,

surtout quand c’est les autres qui paient pour.

Sa machine s’emballe, part tout croche,

lui, refuse de faire marche arrière,

il se braque parle à personne, la transmission est cassée.

Il refuse de naviguer ça fait qu’il divague.

Veut rien savoir de suivre le courant,

il veut rien que briser la vague.

Il riposte policièrement et fermement.

La loi massue frappe de plein fouet

Et le rouge n’est plus carré,

le rouge prend des formes de nez, de fronts,

de cranes ouverts sur le monde.

La grande ouverture d’esprits dont savent faire preuve les manifestants.

La liberté de paroles qu’on nous fait ravaler

à coup de balles de caoutchouc.

«Tiens mon câlisse ! »

On rêvait de changement, de casser la barraque

Du printemps qui regarde plus l’hiver,

Et le rêve a quand même pris forme.

Des formes diverses, inspirées, des idées à la pelleté.

Un deuxième printemps 68 avec un épicentre québécois.

De quoi être fier d’être né dans le pays où j’ai grandi.

Des vidéos magnifiques,

des textes qui t’enlèvent les mots de la bouche,

des chansons qui fessent dans le dash.

Du grand art en même temps comme rarement dans l’histoire.

L’effervescence ostie!

De quoi être fiers pas à peu près !

Mais de quoi avoir honte aussi;

Quand les fesseux pis les fessés viennent de la même famille

On appelle ça un fratricide, câlisse.

La deuxième grève mondiale du Québec

Après l’amiante, l’étudiante.

La grande noirceur sort de l’ombre

pour mettre en lumière

les mêmes vieilles techniques d’intimidation.

Le vrai danger vient jamais du fusil

Il vient de celui qui le tient.

Parce qu’elles soient en plomb ou en caoutchouc,

Ce que les balles cherchent avant tout à tuer

C’est les idées.

Ici comme ailleurs

Les années se suivent et la violence nous rassemblent

Le printemps des érables qui a suivit

Le printemps arabe de 2011.

La Place Tiananmen printemps 89.

Le printemps Berbère en 80

La coupe Stanley printemps 93

Tout à coup, ici comme ailleurs,

le printemps est devenu la saison des amours amères.

Quand une manifestation a l’effet d’une bombe

il faut se méfier des obus du pouvoir.

La même musique partout, c’est classique

La brutalité orchestrée par les violences du roi

Dans sa prestation inégalée

de la Xième symphonie de gestes gratuits.

Leur chef joue la sourde-oreille

aux yeux du monde qui sont tournés

vers l’irréductible village québécois

et de son politichien idées fixes.

Le territoire occupé,

La bande de gazon, gazés par la police

Piétiné pendant des semaines, des mois.

La pas d’estime

qui prend les grands moyens en riant.

On rêvait de changement, de casser la barraque

Du printemps qui regarde plus l’hiver,

Un cessez-le-feu a cassé le fun.

D’estival en festivals pis la chaleur des canicules a refroidi les ardeurs des troupes.

Les casseroles se sont tues,

il aurait fallu aux cuillères, une autre paire de manches.

Les marcheurs usés se sont assis

pour regarder passer la caravane électorale.

Des élections en été pour nous rappeler

Là aussi

que Duplessis n’est pas mort,

qu’il a son héritier qui, lui aussi, méprise les cons citoyens,

Du haut de sa colline parlementeuse.

Mais ici «Je me souviens…». Fuck you.

Deux mois d’été pis on avait tout oublié.

Personne en parle comme si tout avait été déjà dit.

Les poussières de souvenir du printemps sont balayées du revers de la main.

D’un coup de branlette aux érections provinsales.

Les maux ne savent seuls venir;

Tout ce qui m’était à venir, m’est advenu.

Les libéraux sont quasiment réélus.

Et Rutebeuf saura pas lui non plus:

Que sont ses amis devenus

Qu’il avait pourtant de si près tenus et tant aimés ?

Mais que veux-tu? Ce sont amis que vent emporte,

Et il ventait devant sa porte

On a eu ce qu’on mérite. Un point c’est tout un poing dans face.

On frappe mur, toujours le même depuis des cent ans.

Le mur qui nous dit :

«Vous êtes pas écoeurés de mourir bande de caves ?»

Le mur invisible,

le mur du silence et des lamentations

Le mur de la peur

La cloison étanche qui divise le Québec en deux.

Ce mur-là qui s’est construit entre nous autres,

Il s’est pas fait avec des roches ou à coups de briques,

c’est du sable pis de la poussière qu’on a laissé s’empiler.

Le temps de sortir le balai ça aurait pris une pelle.

Trouve la pelle, c’est un tracteur qu’il faudrait.

Pis une grue

pis de la dynamite

pis après trop d’années

le mur est rendu tellement haut

que les paroles peuvent plus franchir notre mur du son.

Nous nous sommes emmurés vivants.

 

Patric' Saucier par Nicola-Frank Vachon

Bilan du 2e Jamais Lu – Édition Québec : de pertinence et d’éclat

Mercredi 5 décembre 2012

Fort et fier de trois jours de fêtes festivalières remplis de l’ardeur des artistes et d’un public au rendez-vous, le Jamais Lu est désormais bien implanté dans la Capitale. Entre de nouvelles créations qui donnent le pouls de leur époque, des réflexions à point nommé pour la suite du monde et des rencontres essentielles, le Festival a affirmé avec cette deuxième édition sa nécessité ainsi que son potentiel jubilatoire! Avec une moyenne de fréquentation de 80% aux soirées, le Jamais Lu a poursuivit sa lancée à Québec ville, porté par sa force rassembleuse et ses paroles percutantes.

Détonations de visions diversifiées

Amorcé par la table ronde Le politique et l’écriture, le Festival a suscité des prises de position réfléchies des plus intéressantes. La discussion menée par Marcelle Dubois regroupait les auteurs Annick Lefebvre, Édith Patenaude et Jean-Philippe Lehoux, ainsi que le cinéaste Samuel Matteau et le metteur en scène et directeur artistique Frédéric Dubois, pour confronter leurs démarches aux événements politiques et sociaux qui ont particulièrement animé le Québec cette année. Désabusement, détermination à s’adresser à son époque et son territoire, humilité, besoin d’écoute et impératif de multiplier les approches et les moyens de diffusion, responsabilité de l’artiste: sans être d’accord, les invités ont fait le point et ont dégagé des pistes vers la fameuse question éditoriale C’est quoi notre problème?

Électrochocs de créations

Avec ses quatre extraits de pièces en chantier, L’Accélérateur de particules fut une soirée des plus allumeuses et allumées. Tout d’abord enchantés par l’univers de Chaplin et moi qu’on oublie d’Hélène Robitaille et son charme suranné mais toujours criant, brillant, dense et désespéré,  Jusqu’à Troie, le cabaret tragique de Maxime Robin nous a touché avec l’angoisse d’une jeunesse qui a grandit avec le poids de fins du monde annoncées. Thomas Gionet a tourbillonné devant nous dans la tempête de son AMOURen devenir, et avec le comique Hors champs, Amélie Bergeron a présenté des personnages tristement de leur temps, malheureusement trop convaincants dans la vacuité de leur discours.

Quant à la soirée Les Intégrales, elle a montrée toute la puissance d’une charge dramaturgique. On ne sait trop si le titre Scalpés d’Anne-Marie Olivier fait référence à la crise d’Oka que la pièce évoque ou aux cœurs de ses protagonistes cherchant leur souffle entre douleur et survivance. L’Gros Show de Lucien Ratio de son côté dressait un portrait hyperréaliste de la radio populiste qui trône sur les ondes de Québec, écorchant les personnages à coup de désillusion et de vérités crues à travers un rire un peu méchant et très libérateur.

Les textes de la clôture nous ont entraînés dans les ramifications complexes des réponses possibles à C’est quoi notre problème?, frappant d’ingéniosité tout autant que de justesse, dans un spectacle à fort caractère littéraire. Difficile de résumer la richesse des propos de Véronique Côté, Marc Auger Gosselin, Annick Lefebvre, Patric’ Saucier, Jean-Michel Girouard, Fabien Cloutier, Catherine Dorion ou Jean-Philippe Lehoux (qui abordaient tour à tour la vacuité médiatique et le vocabulaire récupéré, les questions de souffle, d’existence, d’espoir, de disparition et de comparaison au Mordor, la condescendance et l’hypocrisie même à gauche, les révolutions à franchir, la nécessité d’écouter ce qui n’est pas beau, ce qui crie, la redécoration intérieure qui n’arrange rien ou encore le théâtre-bibelot d’une relève qui manque d’audace, la droite frustrée ou l’humilité nécessaire à toute solidarité). Nous vous invitons plutôt à lire quelques extraits mis en ligne sur notre blogue!

Rencontres expansives

Que ce soit dans la simple et chaleureuse proximité de L’AgitéE ou dans la débordante fête de clôture au rythme de DJ Millimétrik au Théâtre Périscope, dans la célébration du prix de Première Ovation (remis aux Écornifleuses pour Absence de guerre) ou dans le rapprochement Montréal-Québec qui s’effectue à travers le Jamais Lu, le Festival est un lieu unique de rayonnement de la parole des nouveaux auteurs. Ralliant le milieu théâtral par la curiosité, conviant le public à entendre la parole dramaturgique dans une rare immédiateté, permettant aux auteurs – bêtes solitaires par définition – d’échanger avec leurs pairs, le Jamais Lu se fait aussi espace de possibles vivifiants.

Comme mentionné au terme du cabaret de clôture par Frédéric Dubois, directeur artistique du Théâtre Périscope – partenaire avec Premier Acte du Jamais Lu – Édition Québec : «Le Jamais Lu Québec sera une tradition!» Antre d’affirmation de volontés diverses prêtes à forger maintenant et demain, c’est à coup de Bang! bien ciblés que le Jamais Lu s’est déployé. Et ce n’est encore qu’un début pour les aspirations brutes et audacieuses de la relève dramaturgique… À suivre, l’an prochain!

Le Jamais Lu vous revient au début 2013 pour vous offrir d’autres rendez-vous exaltants – dès l’hiver. À bientôt!

Photos Nicola-Frank Vachon, photographe officiel du 2e Jamais Lu - Édition Québec

« Le montant qu’on s’est fait chier pour » par Josée, personnage de Catherine Dorion

Mercredi 5 décembre 2012
Au cabaret de clôture « C’est quoi notre problème? », nous avons eu la chance d’entendre des textes brillants et perspicaces, dans lesquels les auteurs se sont particulièrement investis. Devant cette richesse, le 2e Jamais Lu – Édition québec a décidé de partager et d’inviter les auteurs à publier leur texte sur notre blogue. Dans ce texte, Catherine Dorion se glisse dans la peau d’un personnage, Josée – d’ailleurs au cabaret son interprétation était tout à fait hilarante, et dévouée, l’auteure allant même jusqu’à pousser la chansonnette avec « Croire » de Martin Deschamps…
 

Le montant qu’on s’est fait chier pour

Bon ben bonjour, je suis très heureuse d’être ici ce soir en si grand nombre, moi, ben c’est ça, c’est Josée, j’étudie en marketing du design et de la mode et si je suis présente ici ce soir c’est pour vous parler du Québec et de ses divers problèmes.

Récemment, j’ai eu beaucoup de réflexions en écoutant la radio pis… ben moi, je suis beaucoup branchée sur LCN. L’actualité, j’en mange, ok, je suis vraiment une passionnée de dire qu’est-ce que je pense, surtout depuis que j’ai commencé à régler mon problème de confiance en mes capacités personnelles.

Pour moi, tout a commencé lors des manifestations étudiantes. J’avais regardé LCN, pis y avait une fille, ok, elle était allée à une manifestation pour crier contre le système que nous vivons, que nous avons voté. Puis ce qui s’est passé, c’est qu’elle a pas écouté la police, pis la police, évidemment, a fait son travail pis dans le fond, plus spécifiquement, c’est que la fille a reçu une petite balle de caoutchouc d’une police dans la bouche pis c’est venu casser toutes ses dents à l’avant, notamment.

Juste vous dire, moi le printemps érable… je l’ai vécu sur le terrain. Des bouchons, du traffic, aller chercher ma fille pis qu’il reste pus aucun autre enfant au niveau de la garderie… j’ai tout vécu ça de mes yeux vu. Pis malheureusement, c’est aussi venu déranger l’heure du dodo, parce qu’elle se couchait à huit heures, mais huit heures, malencontreusement, c’était l’heure où… ces gens-là, dans le fond, faisaient taper leurs enfants sur des chaudrons à côté de la fenêtre ou c’est que ma fille, elle s’endort. Les enfants dehors, ils avaient du fun, ils étaient contents c’est sûr, mais c’est parce scuse, pendant que t’as du fun, ma fille elle a peur, elle pleure, elle me demande pourquoi il y a ça. Pis c’est ça moi dans le fond que je trouve que ça laisse à désirer, c’est que toi ton enfant il trippe peut-être mais mon enfant est pas bien à cause de toi. Fait que t’sais, là-dedans, c’est qui le bon parent, t’sais? C’est plus ça, moi.

Mais en ce qui concerne la jeune demoiselle avec la dentition malheureusement démantibulée, je veux dire, c’est sûr que c’est venu corriger son comportement à quelque part. Tsé, c’est plate, mais la prochaine fois qu’elle va vouloir faire la révolution, elle va peut-être y penser plusieurs fois dans sa bouche avant de le faire. T’sais moi, je suis restée chez moi, j’ai pris soin de mon enfant, j’ai écouté mes émissions, j’ai travaillé aussi au niveau de mes courriels, pis mes dents sont toutes là, notamment, là.

C’est parce que l’étudiant, il fait le party pendant la grève ou il fait comme cinq bacs pour trouver vraiment le travail que y’aime… C’est ça, on a un gros problème au niveau de toute le Québec, c’est qu’on veut que les choses, ça soye le fun. Moi personnellement de mon côté j’ai énormément de respect pour les gens qui se font chier. Scuse, mais si tu l’aimes ton travail, c’est pas un travail. Un travail, par définition, c’est être payé pour faire quelque chose que t’as pas le goût de faire. Si t’as le goût de le faire, tu vas le faire de toute façon, fait qu’à quelque part, pourquoi que je te payerais, à quelque part? Donc qu’est-ce que j’ai conclu dans mes réflexions, c’est que la valeur d’une chose, c’est le montant qu’on s’est fait chier pour. Donc le Québec, le problème, si on veut arrêter d’être de la marde, il faudrait se faire chier davantage. Peut-être, juste pour faire une petite image, vous me pardonnerez si possible la vulgarité de mon image : dans le fond, c’est chier la marde qu’on est nous-mêmes pour, à quelque part, s’en libérer et avoir plus de valeur comparé aux Etats-Unis.

Parce que moi, je voudrais ben dire que le Québec c’est cool, mais vu que le Québec c’est de la marde, si je dis que c’est cool, je me positionne moi-même du côté de la marde. Pis moi personnellement, j’ai ben peur de me mettre dans une situation que je passe pour de la marde. Récemment, j’ai été amenée à voir une thérapeute, pis mon problème qu’a m’a dit, c’était que j’ai comme tout le temps peur d’être pas correct, admettons. L’événement que je lui avais raconté, c’était un 5 à 7 avec du monde qui parlaient de musique. Moi, mon idole en musique, c’est Martin Deschamps, mais j’osais pas le dire parce que souvent, les gens rient de lui. Pis y a quelqu’un qui a dit : « Martin Deschamps, c’est tellement de la marde ». Moi dans mon problème d’estime personnelle je n’ai pas pris la parole pour défendre Martin Deschamps. À la place, qu’est-ce qui s’est passé dans ma tête, c’est que je me suis dit qu’une chance que j’avais fermé ma gueule à propos que moi je l’aimais. Et ça ce comportement-là, jusqu’à dernièrement, c’était moi toute crachée.

Mais là, j’ai commencé à opérer un cheminement au niveau de la croissance personnelle que je vais vous donner un exemple. Y a pas longtemps, au moment de faire… l’Acte lors d’une soirée communément appelée one-night, ok… parce que moi, mon complexe, c’est que j’ai peur que le gars y aime pas qu’est-ce que je fais ou ben comment que je réagis à qu’est-ce qu’il me fait. Donc, on était au niveau du sexe oral, mais comment qu’il le faisait, c’était pas vraiment comment que moi, j’aimais. Sauf que là, moi, je me disais que c’était sûrement moi qui avais un problème de frigidité donc sentiment de honte donc faire semblant de jouir, ok. Donc là, ensuite, c’était rendu, comme, à son tour fait que je me mets à l’oeuvre, mais c’était vraiment très long avant que… c’était vraiment très long. Mais moi j’avais, en quelque sorte, pas le choix de le faire venir vu que j’avais comme venu – même si pas vraiment, tsé. Pis là je me suis dit : crime, à cause de comment que j’agis, chus en train de travailler pour venir payer, dans le fond, quelque chose que j’ai même pas vraiment reçu. J’étais en train de travailler sans qu’en échange j’aye eu aucun bien-être.

Donc, là, ouin… C’est sûr que ça marche pus vraiment avec qu’est-ce que je disais tantôt, que notre problème c’est qu’on voulait juste avoir du fun – ben, oui, il y a les bien-être social pis les étudiants qui veulent juste aller à Cuba, dans le fond, mais qu’est-ce que je suis en train de me rendre compte c’est que y a aussi d’autre monde que je fais partie qui ont l’autre problème, qui travaillent vraiment fort sans vraiment avoir de fun en échange. Donc évidemment beaucoup de frustration parce que beaucoup de travail et très peu de plaisir, comme moi durant mon one-night. De la jalousie, aussi, quand ils voient d’autre monde avoir du fun sur leur bras, comme moi, ma fellation. Alors que peut-être que dans le fond le problème c’est pas le plaisir des autres personnes, le problème c’est plusse que eux y ont pas osé demander au gars de mieux leur faire le cunni. Pis ça, il faut adresser ça sinon, on va haïr tous ceux qui ont du plaisir, pis ça, d’après moi, c’est très détrimental dans une société. Pis ça c’est vraiment une des conséquences des lacunes au niveau de l’estime de soi.

Fait que ma conclusion à ma morale de mon histoire c’est que bien sûr il faut se faire chier dans la vie, mais peut-être pas dans le vide. Durant mon one-night, par la suite, ça s’est très bien déroulé, j’ai pas fini la fellation pis j’ai plutôt demandé qu’il fasse, dans le fond, une position qui correspondait davantage à mes besoins. Et à la suite de la relation sexuelle, j’ai sorti mon iPod en lui disant que moi, Martin Deschamps, je le trouvais vraiment touchant, pis je lui ai fait écouter une chanson très peu connue que j’aime vraiment qui s’appelle « Croire ». C’est tellement une belle chanson, là, ça dit : il suffit de croire, tout est changé, recommencé, on a la vie qu’on rêve d’avoir, croire, vivre à l’envers de tout ceux qui ont peur, risquer sa peau, tout comme le font les fleurs, quand leur pétales montrent leur cœur. » C’est vraiment beau, pis moi, c’est ça que je rêve de faire par rapport à mon estime de moi-même pis pour le Québec. Ou ben en tous cas, Canada, le monde, là, les autres pays aussi les autres races aussi, là, moi, j’ai pas de préférence.

« Croire
Il suffit de croire
Et tout renaît, tout est refait
La vie ne peut rien contre l’espoir
Quand on veut croire
Il suffit de croire
Tout est changé, recommencé
On a la vie qu’on rêve d’avoir
Suffit de croire
Comme un arbre qui fait ses bourgeons
Malgré le vent qui lui reprend ses feuilles
Croire à la vie vêtue de deuil… »

 

Photo : Mario Villeneuve

 

« Harper-dépanneur » par Annick Lefebvre

Lundi 3 décembre 2012
Au cabaret de clôture « C’est quoi notre problème? », nous avons eu la chance d’entendre des textes brillants et perspicaces, dans lesquels les auteurs se sont particulièrement investis. Devant cette richesse, le 2e Jamais Lu – Édition québec a décidé de partager et d’inviter les auteurs à publier leur texte sur notre blogue. Voici un petit coup d’Annick Lefebvre et sa réponse cinglante à la fameuse grosse question éditoriale qui donnait son titre au cabaret…
 

Harper-dépanneur

Si seulement on pouvait acheter

Nos armes à feu au dépanneur

Dire à l’Asiatique qui encaisse nos achats

Nos suits de jogging laittes

Pis nos faces de matins poqués

« Heille, je vais te prendre un gros Export A Light

Un AK-47, une Caramilk

Un 6/49, un sac de chips au ketchup

Pis des munitions »

Si on nous donnait la chance

De se sentir en sécurité

Quand on se promène le soir dans Québec

Parce qu’on transporte notre AK-47

Dans notre sac de magasinage

Pis que nos deux mains ont été entraînées

Pour tirer à bout portant

En cas d’attaques d’Option Nationale

Si on nous autorisait à dormir autrement

Qu’en serrant le vide de nos draps froissés

Pis qu’on pouvait s’assoupir doucement

En caressant le manche de métal frette pis rassurant

De notre gros gun de guerre démontable

Pour enrayer l’angoisse qui persiste

Malgré les thérapies auxquelles nous sommes abonnés

Si le « Harper-dépanneur » s’implantait définitivement

Pour nous armer de courage à tous les coins de rues

Je m’écrierais « De l’armement et des beignes! »

Pis je ferais les démarches pour me partir une franchise.

Photo Nicola-Frank Vachon

 

 

« Lettre à toi, madame Lafolle » par Jean-Michel Girouard

Vendredi 30 novembre 2012
Au cabaret de clôture « C’est quoi notre problème? », nous avons eu la chance d’entendre des textes brillants et perspicaces, dans lesquels les auteurs se sont particulièrement investis. Devant cette richesse, le 2e Jamais Lu – Édition québec a décidé de partager et d’inviter les auteurs à publier leur texte sur notre blogue. Nous vous invitons maintenant à plonger dans l’univers de Jean-Michel Girouard et sa réponse à la fameuse grosse question éditoriale qui donnait son titre au cabaret…

Lettre à toi, madame Lafolle

Chère madame folle,

Avant de commencer, j’veux juste vous dire que vous lirez jamais cette lettre là. Je vais plutôt la lire dans le cadre d’un festival de nouvelle écriture. Vous connaissez pas ça. C’est pas grave. Je vous rassure aussi, y’aura aucun jugement sur vous dans tout ça. Juste un jugement sur moi. En vous écrivant cette lettre là, je commets un geste totalement égocentrique. Et vous avez rien à dire. Vous vous avez le rôle de madame Lafolle et moi celui du jeune auteur qui porte un regard aiguisé et sensible sur ce qui l’entoure. Rapport de force un peu étrange, assez injuste vous allez dire. C’est pas de ma faute, c’est mon travail. Excusez-moi de me servir de vous. De vous prendre comme un outil, comme une arme. Je me sers de vous comme d’une idole d’ivoire qu’on lance, qu’on explose au sol pour renier les croyances. Excusez-moi de vous placer sur un autel pis de vous sacrifier sans que vous ayez rien demandé. C’est mon travail.

Chère madame la folle… Lafolle, comme si c’était votre nom, votre nom de jeune fille et pas un qualificatif méchant ou un diagnostique clinique. Chère madame Lafolle, on s’est rencontré au mois de juin. Le dernier mois de juin. Celui avec les casseroles; les carrés rouges pis les verts; les articles de journaux sur facebook pis les vidéos de police sur youtube; les gens dehors, dans la rue qui crient; les gens à télé, à radio, dans leur maison qui chialent. Le printemps érable. Ça vous énarve cette appellation là? Ouais, moi aussi. Mais bon.

L’affaire, c’est que je suis pas vraiment allé manifester dans les rues. Sauf une fois. Pis c’est cette fois là où on s’est rencontré. Le seul soir où j’suis allé marcher pour les étudiants, contre la hausse des frais de scolarité, pour l’accessibilité aux études, contre le gouvernement Charest en générale. On savait plus trop exactement pourquoi. C’était tout mêlé. C’était une manifestation complètement absurde. On était genre quarante-cinq. Y’avait juste du monde pas rapport, des fêlés, des bizarres. Y’avait le gars déguisé en chevalier, le gars avec des osties de pantalons mous pis une casquette en velours cordées, le gars qui lit tout croche un poème de Miron en criant trop, la fille qui se sent ben artiste et qui va parler avec une voix d’enfant à la police avec une marionnette qu’elle a fait avec un bas, le vieux fou avec une camisole sur laquelle y’a le fleur de lysé en feuille de pot. Et y’avait surtout une madame au centre. Laide. Décâlisse. Déguelasse. Qui a l’air de puer. Une madame folle. Folle ben raide. Folle dans le sens de folle dans tête, folle de maladie mentale, folle de pauvreté de poche et de tête. Cette madame là, c’est vous. Madame Lafolle. Madame Crackpouk. Vous étiez vraiment laide. J’veux dire selon les magasines pis la télévision, vous êtes laide. Vous êtes le vrai monde. Le vrai monde, c’est pas nous, parce que nous, on est spécial. Pis quand on vous voit, on se dit qu’on est pas si différent. Fak c’est pour ça qu’on aime pas ça vous voir. Parce qu’on est pareil. Mais on veut pas le savoir.

Quand je dis que vous êtes laide là, c’est pas pour être méchant. C’est pour vous décrire. C’est froid. C’est descriptif. C’est pas de votre faute. C’est même pas si grave. C’est un choix de valeur, la beauté. Un choix de société de valoriser, d’aimer, de vouloir le beau. On aurait pu choisir autre chose. Mais non.

Vous avez la peau salie par la vie qui passe comme un truck de vidange qui laisse une coulisse de marde en arrière. Vous avez l’air de sentir la marde. La vraie. Un mélange de marde, de Labatt 50 pis de Joe Louis. J’dis pas que c’est pas correct de manger des Joe Louis là. J’aime ben ça moi aussi. Mais…mais en tout cas.

Fak là, on est au milieu de la rue, tout le monde s’ostine parce que ça a pas rapport qu’on soit là, les trente-deux à vouloir manifester. C’est la pagaille. Tout le monde parle et crie son idée parce que c’est ça la démocratie, tout le monde a le droit de crier en même temps. On s’en fout si on comprend rien ni personne, l’important c’est que j’ai le droit de crier pis c’est pas toi qui va m’en empêcher. Et là, au centre, les yeux rouges et la silhouette chancelante,  y’a vous : ma madame folle, ma criss de folle à moi. Vous criez comme une perdue. Je dis comme une perdue, mais je dis pas ça dans le sens de l’expression courante que tout le monde connaît. Non non. Je dis ça, parce que c’est vrai. C’est ça. C’est pas une image, c’est pas de la poésie, c’est la réalité. Vous êtes perdue. Vous êtes une criss de folle perdue qui crie des mots qui font pas de sens au milieu de la rue. Vous criez avec une voix molle, avec une haleine d’anti-dépresseurs pis de cigarette, vous criez pis y’a presque une genre de fumée verte de médicaments comme dans les dessins animés qui vous sort de la bouche. Vous criez avec toute votre cœur, toute votre cœur parce que c’est juste ça que vous avez, toute votre cœur parce que vous avez pas toute votre tête, vous criez : Faut marcher tabarnak! Marcher contre l’ostie de Charest, marcher contre la DPJ qui vole nos enfants ». (temps) La DPJ qui vole nos enfants. Sérieux, c’est quoi le rapport? C’est quoi le lien avec la hausse des frais de scolarité? Avec les étudiants? Y’a pas de lien. Vous avez le regard enragé pis vous criez que la DPJ vole nos enfants. J’suis pas vraiment d’accord avec vous. La DPJ vole pas mes enfants. C’est normal, j’en ai pas. C’est mon esti de problème vous allez dire. Mais malgré tout, je crois pas que la DPJ vole les enfants de personne. J’suis même pas mal sûr de ça. J’veux dire, il doit y avoir des cas plus durs à décider, plus complexes, plus ambigus, plus contestables. Mais on peut pas dire sérieusement que la DPJ vole des enfants. Mais vous, vous continuez à le crier. Les yeux plein de folie. J’ai trouvé ça insoutenable d’être là avec vous. J’ai des amis, de la famille que je vois pas souvent parce que je suis toujours parti d’un bord pis de l’autre et là, et là, ce soir, j’ai passé ma soirée avec vous, la folle de la DPJ. J’ai fermé mes yeux. Fermé mes oreilles pis je vous ai fait disparaître. Facile de même. Vous existez pu et moi je retourne à ma vie confortable.

Jusqu’au moment où Anne-Marie Olivier, non vous la connaissez peut-être pas, elle joue pas à TVA, au moment où Anne-Marie Olivier m’a demandé d’écrire un texte suite à tout ce printemps, un texte sur notre problème au Québec. C’est à ce moment là que vous êtes revenue dans ma vie, revenue pour me frapper dans face. Un problème qu’on a au Québec, j’va vous le dire. Notre problème c’est… Non, c’est pas vous madame Lafolle. Le problème, c’est pas que vous criez des affaires qui font de pas sens, des affaires qui ont pas de sens parce que aveuglées par trop de douleur. Le problème c’est moi. Le problème qu’on a, c’est que j’ai pas voulu vous écouter. On veut pas vous écouter. Fak, vous sortez dans rue peu importe le contexte et vous criez n’importe quoi. Pis on vous écoute pas plus. Le problème, c’est ça, c’est qu’on écoute pas. Vous autant que les autres. On écoute pu personne. On s’écoute même plus soi-même. On écoute rien ni personne. On a pas d’empathie. Parce qu’on est trop occupé ailleurs, trop occupé à se réaliser, à avancer, le progrès, on regarde droit devant nous, le plus loin possible, devant nous. Pour écouter, faut s’arrêter. Faut prendre le temps. On fait pu ça. Pour écouter, faut s’ouvrir. Faut donner. Donner du temps. Donner de l’attention. Faut laisser de la place à l’autre. Écouter c’est faire exister l’autre. Le laisser entrer en soi. Et ça, on fait pas ça. Aujourd’hui, faire exister l’autre, ça veut dire exister moins soi même. Et on veut pas ça. On veut exister toujours plus, toujours mieux. La vie est tellement courte qu’il faut en profiter fak je la partage pas la vie. Je la garde toute pour moi la vie.

Et le plus drôle dans tout ça, c’est que vous m’écouterez pas non plus. Vous lirez jamais cette lettre là. Parce que je vous l’enverrai pas. Je vais lire cette lettre là à une soirée du Jamais Lu, une soirée ben cool avec plein de beau monde. Je vais être devant ces gens là, pis je vais leur dire tout ça, leur raconter notre rencontre, à eux qui seront venus en principe pour m’écouter. Mais le pire, c’est qu’ils m’écouteront pas. Même eux, ils m’écouteront pas. Ils vont avoir payé, ils vont s’être déplacé pour m’écouter pis ils le feront pas. Ils vont m’entendre, mais m’écouteront pas. Ils vont penser mais ils m’écouteront pas. Ils vont plutôt se dire que le texte de Fabien Cloutier était pas mal plus drôle, se dire qu’ils m’ont trouvé meilleur dans tel show à Premier Acte, ils vont se dire qu’il fait trop chaud, qu’ils sont trop pognés parce qu’il y a trop de monde, ils vont se dire wow, peut-être qu’après le show, j’vais avoir la chance de prendre un verre avec Michel Nadeau, Jack Robitaille ou Jean-Michel Déry, ils vont se dire quand est-ce que c’est l’entracte que j’aille à toilette, j’aurais pas dû boire ma bière aussi vite. Ils vont se dire tout ça au lieu de m’écouter. Oui, ok, ils vont écouter les mots, les phrases. Se demander s’ils vont bien ensemble, les mots, s’ils aiment ça ou pas ces mots-là agencés de même. Ils vont se demander s’ils trouvent ça intéressant ou non ce que je dis, vont se demander si c’est bien écrit, si y’a des belles images, ils vont se demander si je suis oui ou non au final un jeune auteur au regard aiguisé et sensible sur la vie qui l’entoure. Ils vont se dire tout ça, ils vont penser à tout ça, mais ils m’écouteront pas. Parce qu’on s’écoute pu pour vrai. C’est ça le problème. Et moi non plus je les écouterai pas. J’suis pas mieux qu’eux, pas mieux que vous madame Lafolle. Moi non plus, j’écoute plus personne. Quand ils vont venir me dire que c’était ben bon, ben drôle, ben intelligent mon texte, ben touchant mon texte, je les écouterai pas. Ils vont me demander si j’ai ben des contrats ces temps-ci, si j’ai des projets pour l’an prochain, pis moi, je les écouterai pas. Je vais juste regarder la belle fille que j’ai spoter pendant le show en première rangée, je vais regarder la belle fille pis me dire que je devrais aller lui parler. Mais je saurai pas quoi lui dire à la belle fille parce qu’elle m’écoutera pas. Bête de même. Plate de même. Crissant de même.

Au moins, si j’étais capable de finir en disant pourquoi on s’écoute pas, ça donnerait un sens à ce que je fais, au dix dernières minutes où j’ai parlé. Mais je sais pas. Pour vrai, je sais pas pourquoi on s’écoute pas. J’en ai aucune criss d’idée. J’ai pas de réponse à leur donner. J’ai juste le problème étampé dans ma face. Le problème que je vous écoute pas. Qu’on s’écoute pas. J’aurai rien à dire à tous ces gens là devant moi.

Mais en même temps, je pourrai pas finir comme ça. Parce que dans mon travail, je me permet pas de laisser le monde tout seul dans leur coin tâchée par ce que je dis. Je me donne pas cette permission là. Alors je vais leur dire qu’il y a de l’espoir. Qu’il y a de la lumière. Qu’il faut juste l’allumer la maudite lumière. Leur dire que c’est pas facile d’ouvrir l’astif de lumière, ça demande un effort, mais on a pu le choix. On a pu le choix de recommencer à s’écouter. Je vais leur proposer de commencer par la base, par le silence mettons. Alors on va écouter le silence.

Silence

Et ça va pas marcher. Ça va être un peu drôle, mais on écoutera pas le silence. On va tous se laisser déranger par tous les bruits autour, par notre malaise du rien. Mais on dira non. Non, on accepte pas ça. Fak on va recommencer. On va écouter le silence. Le vrai. Pas le silence du rien. Pas le silence du vide. Le silence du plein. Le silence choisi. Le silence voulu.

Silence.

Et de là, on pourra y aller graduellement. On s’écoutera un peu plus les uns les autres. On s’écoutera soi-même au début. Faut commencer par là. Pis on écoutera autour après. Les gens, les choses autour. On écoutera les autres. Pas besoin de s’asseoir deux heures avec un café pour écouter. Juste accepter que l’autre existe. Avec tout ce qu’il est, le bon et le mauvais. Ça fait pastoral en criss, mais qu’est-ce tu veux, ce sera ça, ça sera un pas dans la bonne direction.

Mais au final, madame Lafolle, ma criss de folle à moi, je vous écouterai pas vraiment plus. Parce qu’on se reverra jamais. Mais j’écouterai votre fantôme, j’écouterai l’echo de votre voix. Et je vous ferai exister. Et la DPJ va continuer de vous voler vos enfants. Mais au moins ce sera pas juste dans votre tête. Ce sera dans la mienne aussi. Ce sera un peu plus réel. Votre douleur existera dans ma tête et dans celle de plein de monde et vous existerez un peu plus. Vous, vous verrez sûrement pas de différence. Mais nous, on aura l’impression de grandir un peu. On se sentira mieux de penser à vous, de pas vous laisser toute seule. Mais pour vous, vous allez être aussi tout seule qu’avant. Je vous l’ai dit, c’est un peu égocentrique comme geste ce que je suis en train de faire. Vous parler pour me faire du bien. Pour nous faire du bien. C’est tragique. Nous on va prendre une bière en riant de bonne humeur de la réussite de notre soirée. Pis vous, vous allez continuer à pleurer vos enfants morts, vos enfants qui sont plus vos enfants parce qu’ils sont ailleurs parce que vous leur faisiez mal. Malgré vous. C’est plate, mais je peux pas faire plus. Je peux pas faire mieux. Je peux juste vous donner le rôle ingrat du sacrifié dont on jette le corps à la mer une fois la cérémonie terminée. Mais grâce à vous, les Dieux qui ont quitté les cieux pour s’installer au profond de nos ventres, ces Dieux là, qui mettent le feu à votre tête, qui me donne envie de pleurer pour rien sans raison en plein jour, grâce à vous, ces Dieux là qui ont des allures de démons me laisseront peut-être un peu tranquille. Un mini répit de rien. Le temps d’écrire d’autres textes. D’autres textes qui redonnent pas les morts aux vivants, qui nourrissent pas les affamés, qui redonnent pas les enfants perdus à leurs parents cassés en deux. Mais qui doivent ben servir à quelque chose. À autre chose. On l’espère.

« L’appel au festin » de Véronique Côté

Mercredi 28 novembre 2012
Au cabaret de clôture « C’est quoi notre problème? », nous avons eu la chance d’entendre des textes brillants et perspicaces, dans lesquels les auteurs se sont particulièrement investis. Devant cette richesse, le 2e Jamais Lu – Édition québec a décidé de partager et d’inviter les auteurs à publier leur texte sur notre blogue. C’est avec grand bonheur que nous vous partageons aujourd’hui celui de Véronique Côté.

L’APPEL AU FESTIN ET LA SAVEUR DES MOTS
OU CRISSEZ-NOUS PATIENCE AVEC VOS OSTIES DE VOX-POP

Je suis le Nord éblouissant
toundra intacte, lichen tremblant, vent revêche
loup, perdrix, caribou, bernache et saumon
je suis la lumière inouïe de l’aurore boréale et je suis le ciel qui change
je suis le temps sauvage
inattaqué
je suis l’épinette rétive
et je suis la dent du coyote
je suis la terre gelée
jalouse
je suis la rivière jamais encore harnachée par le barrage
je suis le soleil blanc de la fin du jour
je suis janvier tout-puissant
novembre infini
et juillet inespéré
je suis la sagesse déroutante de la meute
le ravage où le cerf baigne enfin sa faim
je suis l’eau glacée
l’air virginal qui poudroie sous les ailes du canard
et le silence bleu de la neige qui attend la fin de la nuit
pour briller sans public
souveraine
insoumise
éternelle.
Je suis tout ce qui nage et qui dévale l’étendue déserte.
Je suis tout ce qui vole au-dessus de l’immensité
pour arriver à passer l’hiver
et revenir te parler d’infini.

La scène se passe sur la rue Saint-Jean, on est à Québec. C’est le mois d’août, et les passants se baladent sous le soleil, un gelato à la main. Un journaliste de Radio-Canada, affublé de son caméraman, cherche désespérément des gens pour répondre à la question du jour, histoire de pouvoir faire avancer les choses sûrement, ou à tout le moins d’offrir le meilleur de l’information à son public, le journaliste demande, donc: que pensez-vous de la légionellose?

Que. Pensez. Vous. De la légionellose.

La légionellose est une maladie infectieuse due à une bactérie qui se développe dans les réseaux d’eau douce naturels ou artificiels (comme par exemple les stations thermales ou les climatiseurs).

Pour ceux qui auraient passé les derniers six mois en Scandinavie, rappelons que l’été dernier, il y a eu à Québec une épidémie de légionellose. Une tour de refroidissement de la bibliothèque Gabrielle-Roy était contaminée et plusieurs personnes ont été infectées. Treize d’entre elles ont succombé à la maladie. C’est beaucoup de gens, et il est indéniable que cette éclosion fut malheureuse. Il y avait lieu, pour les autorités en santé publique, d’en chercher la cause et d’enrayer la propagation de la maladie.

Mais est-ce que quelqu’un peut me dire en quoi l’opinion de badauds apostrophés dans la rue peut possiblement être considérée comme de l’information, ou même présenter le moindre intérêt public? Que pensez-vous de la légionellose ? Radio-Canada ? Vraiment ? Radio-Canada demande à la population ce qu’elle pense de la légionellose ?

On nous abreuve de l’opinion de tout le monde et de la pensée de personne.

On nous fait croire que toutes les opinions se valent, alors qu’il ne naît rien de cette cacophonie, que le bruit qui règne dans l’espace public est assourdissant, qu’il donne envie de se boucher les oreilles, d’éteindre toutes les télés pour toujours, de ne plus lire que de la fiction ou des livres longs, bourrés de savoir, de réflexion, et vierges de la moindre opinion.

J’ai eu le fantasme d’offrir cette réponse à Radio-Canada, si assoiffée de mon opinion, j’ai eu envie de prendre le micro et de dire ceci:

« Je ne pense rien de la légionellose
comme je ne pense rien de la malaria
pas plus que du botulisme
ou de la varicelle
je n’en pense strictement rien
puisqu’il n’y a rien à en penser :
c’est une maladie.
Je n’en pense rien.
En revanche, je peux vous dire à quel point je suis choquée de vous voir vider le mot « penser »
de sa substance
de son essence
de sa puissance.

Comme je suis choquée, de façon plus générale, que l’utilisation des mots en dépit de leur signification réelle, exacte, précise, soit passée dans l’usage des médias d’une façon telle que plus personne ne s’en offusque.

Le vocabulaire est désormais le champ de bataille des politiciens
des publicitaires
et des chroniqueurs
qui appliquent rigoureusement le principe selon lequel
il suffit de répéter suffisamment une chose
pour que cette chose devienne vraie.
Comme il suffit d’utiliser suffisamment de fois un mot à mauvais escient
pour le vider de son sens initial – pour le saigner à blanc
pour que la grève devienne un boycott
pour que les briseurs de grève deviennent des victimes de violence
et d’intimidation
et pour que le maigre burger et les frites froides
séchant au fond du sac en papier blanc
se méritent le nom de Joyeux festin.

Je voudrais dire ce que c’est qu’un festin
et ce que c’est que la joie
pour rétablir un peu l’équilibre du monde.

Un festin est un repas de fête
partagé par des gens qui s’aiment
autour d’une table longue et chargée de plats délectables.
Un festin répond à toutes les faims
et pas seulement à celles du corps pesant.

Nous n’avons pas faim de Mc Do.

Nous avons faim de beauté folle et de gestes gratuits.
Nous avons faim de véritables festins
festins joyeux de mots rendus à leur sens premier
ripailles de pensée
banquet d’idées
agapes de métaphores et de liberté.
Nous avons faim de joies profondes
de celles qui naissent quand on danse pour rien avec le voisin
de celles qui tombent sur nos têtes quand la victoire semblait impossible.
Nous avons faim de poésie dans vos micros
il nous faudrait apprendre Godin et Miron par cœur
pour crier leurs mots chaque fois qu’on nous demande
si on est tannés de pelleter
si on a perdu confiance en nos élus municipaux
s’il faut financer les études sans avenir
si on pense quelque chose
de la légionellose.

Je ne pense rien de la légionellose.
En revanche, je pense
je pense très souvent
que nous avons peur de mourir
peur de manquer quelque chose
peur de manquer de quelque chose.
Je pense que nous sommes pétris de peur
alors que
nous sommes capables de rêves grandioses
nous aspirons encore au sublime
mais nous ne le savons plus.

Et le festin auquel nous avons droit
est là tout près
sans que nous ne le voyions plus.
La joie dans sa clairvoyante bonté
ne nous illumine plus que rarement
par accident presque
parce que la joie naît aussi souvent de s’asseoir autour d’une table
ensemble
et de parler
et dans la parole le monde se crée.
Mais si les mots sont vides
le monde s’efface.
Nous sommes ce pays
dans le sens de territoire.
Nous sommes cette terre et nous sommes les mots qui l’engendrent.
Mais si tout perd son sens
si l’on ne parle plus que pour à tout prix ne rien dire
tout disparaît.

Si un gouvernement peut arriver à faire croire à la moitié de la population
que des gens qui marchent sont violents

si une présentatrice de nouvelles peut adopter le mot boycott plutôt que grève, tel qu’édicté par un premier ministre arrogant
alors que rien ne justifie un tel écart de sens sinon une manipulation volontaire de l’opinion publique

si un imbécile peut transformer le mot caribou en insulte
lors d’un débat des chefs à la télévision nationale

et si nous les laissons faire

c’est que nous sommes vraiment perdus.

Puisque
nous sommes le Nord éblouissant
toundra intacte, lichen tremblant, vent revêche
loup, perdrix, caribou, bernache et saumon
nous sommes la lumière inouïe de l’aurore boréale et nous sommes le ciel qui change
nous sommes le temps sauvage
inattaqué
nous sommes l’épinette rétive
et nous sommes la dent du coyote
nous sommes la terre gelée
jalouse
nous sommes la rivière jamais encore harnachée par le barrage
nous sommes le soleil blanc de la fin du jour
nous sommes janvier tout-puissant
novembre infini
et juillet inespéré
nous sommes la sagesse déroutante de la meute
le ravage où le cerf baigne enfin sa faim
nous sommes l’eau glacée
l’air virginal qui poudroie sous les ailes du canard
et le silence bleu de la neige qui attend la fin de la nuit
pour briller sans public
souveraine
insoumise
éternelle.
Nous sommes tout ce qui nage et qui dévale l’étendue déserte.
Nous sommes tout ce qui vole au-dessus de l’immensité
pour arriver à passer l’hiver
et revenir se parler d’infini
autour de tables joyeuses
chargées de festins inimaginables. »

Voilà ce que j’aurais dû répondre
à leur ostie de vox-pop.

Véronique Côté. Photo Nicola-Frank Vachon

Retour sur le Jour 2 du 2e Jamais Lu – Édition Québec

Samedi 24 novembre 2012

Vendredi 23 novembre, c’était la soirée Les Intégrales à L’AgitéE qui nous offrait deux lectures théâtrales dans la plus pure tradition du Jamais Lu. Deux plongées dans des univers différents mais qui faisait tous deux honneurs au grand « Bang! » qui caractérise cette 2e édition. Entre L’Gros Show de Lucien Ratio qui nous amenait à l’intérieur de l’émission matinale de Choc Radio, et le véritable électrochoc émotif de Scalpés d’Anne-Marie Olivier, les auteurs par la voix des comédiens ont su mordre, faire rire et bouleverser, chacun à leur manière, chacun avec vérité.

Photos de Nicola-Frank Vachon

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« C’est quoi notre problème? » par Annick Lefebvre

Samedi 24 novembre 2012

Pour la clôture de ce trois jours de Jamais Lu – Édition Québec, le Festival vous propose un cabaret où les auteurs investissent la question éditoriale et la scène du Théâtre Périscope sous la direction de Patric’ Saucier. Loin de tout consensus, avec sensibilité et honnêteté, voire  une franchise arrogante, humour et humble dépouillement, les auteurs abordent la question sur tous les fronts: le politique, le social, l’identité, l’âme, la famille, la casserole… Si dénominateur commun il y a, ce serait le besoin d’aborder la question avec vérité dans tout ce qu’elle a de complexe.

Pour le blog du 2e Jamais Lu- Édition Québec, Annick Lefebvre, auteure montréalaise (ou plus précisément de Saint-Bruno) que la codirectrice artistique Anne-Marie Olivier souhaitait particulièrement faire entendre à Québec, partage son work in progress de réponse et des intentions de sa démarche derrière les textes qu’elle livrera ce soir.

Les causes invisibles

C’est quoi notre problème?

Notre problème c’est qu’on se mêle pas de nos affaires

Qu’on essaye de sortir de notre champ de compétence

Pour dire aux autres qu’ils ont tort dans leur propre domaine

Pour les contredire sur leur propre terrain

Dans leur propre champ d’expertise

Notre problème c’est qu’on refuse d’admettre

Qu’on est largués pis qu’on ne comprendra jamais certaines affaires

Intellectuellement, émotionnellement, humainement

Même si on a la curiosité de s’informer sur le sujet

Notre problème c’est qu’on s’empêchera jamais de chialer

À propos des gens qui creusent un sillon différent du nôtre

Notre problème c’est qu’on essaie de trouver une manière commune de penser

Pis qu’on croit fermement que notre propre manière de penser

C’est l’ultime façon de le faire

Parce qu’elle correspond à l’idéal social qui nous avantage le plusse

Notre problème c’est qu’on se décourage avant terme

Devant le climat social atroce qui nous paralyse

Devant ces questions qui nous laissent sans réponse

Devant notre propre petitesse de citoyen

Pis notre trop faible pouvoir d’action concrète

Alors qu’on devrait s’investir dans des causes à notre mesure

Militer quotidiennement pis personnellement

Pour des choses toutes petites, toutes banales

Des causes qui auraient un tout petit impact

Sur une poignée risible de citoyens

Mais des causes qui mettraient notre expertise en valeur

 

La résistance pis l’engagement social

Ne doivent pas nécessairement passer par un mouvement collectif

Mais se vivre dans l’intime

Puisque ce n’est que par ce passage obligé

Que les grandes révolutions sociales et collectives adviendront

 

Est-ce que la fille qui vend des accessoires de mode

Peut s’engager à ne pas vendre la mauvaise grandeur de leggings à ses clientes?

Est-ce que son engagement dans ce genre de cause est suffisant pour faire d’elle Une citoyenne qui accomplit dignement son devoir?

Est-ce qu’elle peut se dire qu’elle milite en faveur de plusse de beauté

En diminuant le nombre de filles qui vont être moches

En exhibant leurs bourrelets dans des leggings trop petits?

Est-ce qu’elle peut se dire qu’elle milite pour le mieux-être collectif

En évitant aux gens qui auraient croisé cette fille de peu de goût

Le haut le cœur horrible qu’ils n’auraient pas eu la force de réprimer?

Est-ce que son militantisme est digne d’être ainsi nommé?

Sommes-nous en mesure de le reconnaître comme tel?

 

J’écris du théâtre pour dire ça

Pour poser ces questions-là…

Pis pour dire qu’il faut développer des individualismes forts

Dans une société où l’on prendrait soin les uns des autres

 

Dans la vie je veux prendre soin des autres

C’est vraiment ce à quoi j’aspire par-dessus tout

Je veux dire… prendre soin des autres

Mais pas au sens large

Au sens spécifique.

Au niveau où je peux nommer les noms de ceux de qui je veux prendre soin

Spécifiquement

Pis pas avec une espèce de compassion à toute épreuve

Comme moteur

Mais juste avec une sincérité un peu bancale

Pis assurément broche à foin

Comme moteur

C’est un peu quétaine, dit de même…

Mais j’ai pas de honte à vivre quétainement ma vie

Ou si peu…

PAR CONTRE

Je m’engage à ce que ça ne le soit pas quand j’écris

QUE ÇA NE SOIT PAS QUÉTAINE

Que le théâtre qui sort de ma plume ne soit pas racoleur

C’est vraiment la cause invisible dans laquelle je m’engage

LA NON-QUÉTAINERIE DU THÉÂTRE

Parce que c’est le champ de compétence que je peux exploiter

Le reste se passe dans des sphères où j’agis comme figurante

Figurante active, mais figurante tout de même

Enfin…je pense…

 Annick Lefebvre
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« C’est quoi notre problème? » Cabaret de clôture
Mise en scène :
 Patric’ Saucier
Texte et interprétation : Marc Auger Gosselin, Fabien Cloutier, Véronique Côté, Catherine Dorion, Jean-Michel Girouard, Annick Lefebvre, Jean-Philippe Lehoux et Patric’ Saucier
Musicien : Stéphane Caron
DJ : Millimétrik

 

Retour sur le jour 1 du 2e Jamais Lu – Édition Québec

Vendredi 23 novembre 2012

Cette deuxième édition du Jamais Lu à Québec s’est ouverte sous le signe de la pertinence et de la diversité. Le public était au rendez-vous (c’était plein à L’AgitéE pour L’Accélérateur de particules), mais le Jamais Lu – Édition Québec évolue aussi comme un point de ralliement de la communauté théâtrale, toutes générations confondues. Le Festival est un lieu de rencontres, de pensées, de paroles fortes, neuves, d’artistes de talent et du public qui peut les approcher dans une grande proximité dans une chaude soirée (dans le sens de chaleureuse bien sûr, voyons).

Pour attaquer sa deuxième année dans la Capitale, le Festival a commencé par servir un contenu réflexif, pour scruter les liens entre l’écriture et le politique dans une table ronde animée par Marcelle Dubois. La rencontre réunissait les auteurs de théâtre  Annick Lefebvre, Jean-Philippe Lehoux et Édith Patenaude, ainsi que Fréderic Dubois, metteur en scène et directeur artistique du Théâtre Périscope, et Samuel Matteau, cinéaste particulièrement préoccupé par les mouvances sociales de l’année et heureux de pouvoir échanger sur le sujet avec d’autres artistes.

Marcelle Dubois a ouvert la table ronde en revenant sur la question éditoriale du 2e JLQc C’est quoi notre problème?:   »La question éditoriale est volontairement floue. Quel est ce notre et le nous qu’il évoque? Et par problème, qu’est-ce qu’on veut dire au juste? » Une question pleine de questions finalement.

Et la co-directrice artistique du 2e JLQC en avait trois à poser à ses invités pour alimenter la discussion:

- Est-ce que l’écriture (au sens large pour notre scénariste et notre metteur en scène) est culturelle? Est-ce qu’elle est forcément enracinée dans la terre sur laquelle reposent les pieds de l’auteur?

- Qu’est-ce que veut dire les mots engagement, politique et appartenance en 2012 à Québec sur la Dorchester devant un public de convertis? Et si on regarde plus loin, à l’ère des frontières qui s’amenuisent, qu’est-ce que ces mots veulent dire dans votre pratique?

- Divorce ou passion entre esthétisme et politique?

Voici les réponses, ou plutôt idées émises par les invités, pêle-mêle:

Edith Patenaude: « Notre époque appelle à la conscience citoyenne, l’écriture participe à cette réappropriation du politique, de notre rôle citoyen. (…) Il faut être à l’écoute, de ce qui anime et trouble les gens autour de nous, faire preuve de sincérité, parler avec eux des sujets brûlants et vivants, et que le théâtre devienne ce lieu vivant qui les interpelle, fondamentalement. C’est aussi ça notre responsabilité d’artiste. Avoir beaucoup d’écoute. »

Annick Lefbvre: « J’exige que mon écriture soit archi référencée Québec 2012. Qu’elle ne soit pas exportable à tout prix. Je ne veux pas nécessairement être montée en France ou en Allemagne dans 5 ans. Je ne veux vraiment pas qu’on puisse reprendre mes textes au TNM dans 25 ans. Je veux que mon écriture soit spécifique à ici maintenant. Parce qu’on s’en câlisse de l’universalité pis de la longévité de l’œuvre. L’écriture c’est notre ADN culturelle. Faut arrêter d’avoir peur d’être des auteurs locaux, l’assumer pis être fiers d’en être. (…) J’essaie de comprendre ceux qui font des choix avec lesquels je ne suis pas d’accord, je me confronte, c’est ma manière d’être à l’écoute, et de dialoguer. »

Fréderic Dubois: « Oui on s’inscrit dans la société, on parle de nous, de nos enjeux, mais à qui on parle? Qui écoute? Le Printemps érable, était-ce seulement du tapage? Les artistes s’engagent mais à quoi bon? (…) Je ne fais pas de la politique, suis-je moins engagé? J’essaie de faire circuler les énergies, celles des gens autour, de notre société, notre culture, j’essaie de trouver du vrai par la création théâtrale. »

Samuel Matteau: « Il faut user des moyens alternatifs pour rejoindre le public, hors des grands médias, des systèmes de diffusion traditionnelle. Initier les gens à l’art, quitte à aller dans la rue pour établir un premier contact, leur montrer que c’est aussi pour eux, à eux. (…) À un moment il était plus important de sortir dans la rue que d’écrire que je sortais dans la rue. Ensuite, je transmets des impressions, et par mes émotions et ma vision, rejoindre le collectif. Quand on esthétise, c’est qu’on a compris un mouvement, et l’esthétisme est peut-être une porte d’entrée pour un plus grand nombre. »

Jean-Philippe Lehoux: « il faut se questionner aussi sur ce qu’on est comme artiste. Il y a une certaine prétention. Moi je me trouve un peu bête, je ne suis pas érudit, ni un spécialiste de politique ou société. Je peux inventer, je peux aller dans la beauté, dans la création. On n’est pas des philosophes, mais des créateurs de l’émotion. Et ce n’est pas sans responsabilité citoyenne. (…) le théâtre est lent, cette année je ne pouvais plus écrire, j’avais besoin d’aller dans la rue. Je me suis mis à bloguer, à participer à des prises de parole, que de faire du théâtre, d’agir. Il était là mon engagement. »

Pour suivre cette discussion qui demandait en soi un investissement de la part des invités, on passait à la création pour célébrer la première soirée à L’AgitéE!! Quatre extraits d’oeuvres en chantier venaient se dévoiler dans des mises en lecture, souvent trop courtes, comme un coït interrompu.

Hélène Robitaille ouvrait la soirée avec un univers dense et déjà achevé avec Chaplin et moi qu’on oublie et son prêtre à la fois en perte de compassion et pourtant tout à fait attendri devant la candeur de Chaplin, apparu momentanément sur scène.
Maxime Robin nous a fait entendre une voix jeune, de la nouvelle génération qui, à travers sa légèreté, n’échappe pas du tout au sens de la tragédie, comme toujours annoncée pour cette génération.
 Thomas Gionet nous plutôt fait une performance qu’une mise en lecture, alors que la démarche l’emportait encore sur le texte ou son interprétation. Un moment brouillon, brut, à vif, voire à frette.
Finalement, Amélie Bergeron nous présentait ses personnages, bien de leur temps et de leur manque de langage dans une mise en lecture qui avait du « fucking esti » de mordant, pour la paraphraser.

Les photos sont de Nicola Vachon, photographe officiel du 2e Jamais Lu – Édition Québec.

C’est quoi notre problème? par Lucien Ratio

Vendredi 23 novembre 2012

Ce soir, vendredi, Lucien Ratio présente la mise en lecture de son texte L’Gros Show, pendant la soirée Les Intégrales à L’AgitéE, présenté juste après Scalpés d’Anne-Marie Olivier. Pour le blog du 2e Jamais Lu – Édition Québec, il répond à brûle-pourpoint à savoir comment son texte répond à la question éditoriale du Festival.

« J’ai essayé de comprendre l’incompréhensible pour moi. Humaniser un débat. Hier je suis retombé sur un extrait radio où l’animateur faisait une blague en disant que l’école ça sert à rien et qu’il avait triché dans ses examens pour passer, et tout de suite après il lance un débat sur la loi 101 en disant que cette loi ne sert à rien et que le français n’est pas en danger. Moi je trouve ça quand même un peu spécial. »

L’Gros Show de Lucien Ratio

Mise en lecture : Lucien Ratio
Interprétation : Marc Auger Gosselin, Jean-Philippe Côté, Maxime René de Cotret, Phillipe Durocher, Jeanne Gionet-Lavigne et Patric’ Saucier

L’Gros Show est une immersion dans le monde de la radio à débats. Découvrez les animateurs, Pat, Jane, Philou, Jay-Pi et Marc «The Truth» Auger alors qu’ils animent comme tous les matins de la semaine L’Gros Show sur les ondes de Choc Radio, la radio la plus populaire en ville. Toutefois, un événement particulier les amènera à se confronter à eux-mêmes et changera peut-être leur vision des choses.

LUCIEN RATIO
La fanfare, a été jouée en 2010 à Premier Acte et sélectionnée comme meilleur spectacle de la relève pour le prix de Première Ovation, catégorie théâtre. L’Gros Showest son deuxième texte.

Crédit photo : Nicola-Frank Vachon

« C’est quoi notre problème? » par Amélie Bergeron

Jeudi 22 novembre 2012

L’auteure Amélie Bergeron, qui présente son texte Hors Champs ce jeudi soir à L’AgitéE pendant L’Accélérateur de particules , propose une esquisse de réponse à la question éditoriale du 2e Jamais Lu et comment le texte qu’elle présentera ce soir y est lié…

« Je n’ai pas de réponse claire à cette question là. On dirait que je ne sais pas par où la prendre, comme je ne sais pas par quel angle aborder les nouvelles qu’on reçoit à chaque jour. Toujours plus d’absurdités, toujours plus d’horreurs. J’en suis à un point où je dois recycler pour une énième fois mes mots d’indignée et d’offusquée et de choquée. Faut les patcher tellement sont usés. N’en reste souvent que la sensation. Je me surprends à ne plus être étonnée des pires affaires et j’ai peur de me mettre à les attendre.

Faut penser positif, voir autrement!
Oui. Absolument. Ça tient en vie.?Mais j’en viens à me demander si on ne se cache pas derrière la beauté pour éviter de faire face à toute la marde qui nous éclabousse, qui nous splash dessus tout le temps. Tu t’ouvres un œil pour regarder quelque chose de beau et BANG! une pelleté de marde en pleine face. Ça n’empêche pas les belles affaires d’exister, ça ne les empêche pas d’être des baumes à l’âme non plus, mais elles n’effacent pas les mardes qu’on produit.
«On» comme dans «nous», parce que oui, tout ça, toute la marde, c’est de notre faute. ?Toi aussi madame. Toi aussi monsieur. Y’a personne de propre propre.?Ça a l’air qu’on est de même. Des pas propres. Des tout croches.
Ça fait des bonnes histoires…

Tu lis ça, peut-être dans ton lit devant ton ordi avec un bon café dans ton lit encore chaud de la nuit que tu y as passé (en tout cas, moi, c’est comme ça que ça se passe), pis tu te dis peut-être : ?«Shit… Rushant, ça, à matin…»
Ouin, c’est pas rose. Pas plus que ces nouvelles et ces tonnes d’opinions non filtrées: le fin fond de la pensée de nos pairs exprimés librement et sans filtre, parfois abrité par l’anonymat partiel du web et accessible à tous (ou presque) en tout temps (ou presque). Le double tranchant de la liberté d’expression qui vient te piqué jusque sous ta couette, si t’en a une.
Je parle de ça, parce que je l’ai sous les yeux, en ce moment, physiquement à l’abri de tout ça. Mais je pourrais tout aussi bien parler du gars qui a jeté son verre de coke et son emballage d’hamburger par la fenêtre de sa voiture sur l’autoroute la semaine dernière, celui qui m’a fait crier «Voyons, criss de cave! Où t’as appris à vivre?» depuis ma voiture dans laquelle je roulais seule, parce que je trouve ça plus reposant, tsé.
C’est autre chose, mais ça fait tout’ partie de notre incroyable bêtise.
En tout cas, c’est comme ça que je lis ça.

Je ne suis pas une dépressive chronique. En fait, au moment d’écrire ces lignes, je suis plutôt de bonne humeur. Y fait beau, j’ai encore quelques bonnes heures devant moi pour travailler sur mon «work in progress»… J’ai la gorge un peu serrée des nouvelles fraîchement lues via Facebook, un peu mal au ventre du sentiment d’impuissance qui revient à chaque jour face à tout ce qui est plus grand que l’homme, mais fabriqué par l’homme, un peu stressée finalement à l’idée de partager un texte en devenir avec le public du Jamais Lu jeudi soir, mais je ne me porte pas trop mal. Pas plus que la plupart d’entre vous.
Je me laisse juste imprégner de nous. En tout cas, j’essaie. J’aimerais ben ça nous comprendre. Parce que j’ai beau retourner la question dans tous les sens, je n’y trouve qu’une réponse : nous.

Alors je me prépare à vous présenter une histoire d’individus qui se transforment au contact d’autres individus, de groupes d’individus, de modèles d’individus. Une histoire d’influence comme un cercle vicieux. Une histoire en devenir qui sera lue par des acteurs pleins de talents et de défauts, tellement humains, des personnes que j’aime gros de même et qui me font rire, parce qu’il faut bien en rire. Have fun! »

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2e Jamais Lu -Édition Québec: ça va faire Bang!

Mercredi 21 novembre 2012

On y est presque, presque, c’est demaiiiiin! Dès le jeudi 22 novembre, dramaturges, comédiens, équipe de feu du Festival, ardents partenaires et toi public, nous serons réunis autour de ce que la parole théâtrale a de plus neuf et de plus vif comme de sensible à Québec ville.  Et nous garderons le cap jusqu’au 24: plaisir, émotions, réflexions crues, mordantes et inspirantes nous attendent à travers quatre rendez-vous ayant pour détonateur commun cette question éditoriale explosive: C’est quoi notre problème?

Grosse question. Trouverons-nous une réponse révolutionnaire à la table ronde qui portera sur le contact entre écriture et LE politique, ou alors dans le foisonnement des univers théâtraux de l’Accélérateur de particules, ou dans les immersions proposées par les mises en lecture complètes desIntégrales, ou peut-être finalement au cabaret pamphlétaire de clôture qui se déroulera dans l’indignation joyeuse?

Quatorze nouveaux auteurs et moult comédiens vous invitent à investir cet espace en ébullition qu’est le Jamais Lu, afin de prendre le pouls de notre époque. À la veille de tenir sa 2e édition dans la Capitale, le Jamais Lu trépigne d’impatience à l’idée de vous retrouver pour discuter, réfléchir, rebondir et applaudir les mots gorgés de sens des auteurs rassemblés. Tout cela autour d’un verre ou deux ou trois…

Suivez-nous sur le blog et les réseaux sociaux pour suivre le journal de bord de cette grande fête!

2e Jamais Lu – Édition Québec, du 22 au 24 novembre

Les auteurs:
Marc Auger Gosselin, Amélie Bergeron, Fabien Cloutier, Véronique Côté, Catherine Dorion, Thomas Gionet, Jean-Michel Girouard, Annick Lefebvre, Jean-Philippe Lehoux, Anne-Marie Olivier, Lucien Ratio, Maxime Robin, Hélène Robitaille et Patric’ Saucier.

Les lieux:
Bar-Coop L’AgitéE (22 et 23 novembre)
251, rue Dorchester

Théâtre Périscope (24 novembre)
2, rue Crémazie Est

Billetterie : 418 529-2183

Tous les détails et informations par ici

Bilan de la première édition à Québec : Coup d’éclat, coup d’envoi!

Vendredi 10 février 2012

Québec! Toi aussi maintenant tu connais le Jamais Lu! C’est dans l’ambiance fébrile de L’Agitée pleine à craquer que tu as pris le risque de plonger dans L’accélérateur de particule ou dans le Cabaret corrosif, pour entendre des nouvelles plumes bien dégourdies. Les 17 et 18 novembre 2011, le temps de deux jours et de trois événements, les auteurs scéniques de la nouvelle génération ont pris leur place dans leur cité.

Sous la codirection artistique de Marcelle Dubois et d’Anne-Marie Olivier, la première édition du Jamais Lu à Québec a rencontré un terrain fertile pour la prise de parole. Elles ont choisi de mettre de l’avant le côté engagé, explosif et surtout rassembleur du Jamais Lu, pour permettre une première prise de contact avec le public plutôt renversante.

Le premier soir nous a plongés dans ce qu’il y a de plus frais en écriture théâtrale à Québec : L’accélérateur de particule nous faisait découvrir cinq œuvres encore en chantier par un extrait de 20 minutes chacune. Ces extraits nous permettaient de saisir le sens et la couleur de chaque création en devenir ; privilège grisant pour les spectateurs présents. Edith Patenaude a ouvert le bal de manière pamphlétaire, éclatée et manifeste, dans tous les sens du terme, jouant entre autofiction et prise d’otage. Elle fut suivie de deux adaptations de Britanicus (!!), la première d’Érika Soucy située dans un relais de ski-doo et dans ce que le français a de plus joual, l’autre de Steve Gagnon jouant plus près du pastiche en actualisant et en modernisant l’action dans style des plus réussi! Les deux derniers textes nous ont fait entendre des monologues plus intenses, celui de Joëlle Bond admirablement livré par Mary-Lee Picknell-Tremblay qui a su trouver le ton entre conte et intimité; l’autre, beaucoup plus dur, écrit et lu par Jocelyn Pelletier, nous amenait, entre utilisation de la vidéo et musique de Ramstein, dans la démonstrationd’une violence et d’une intolérance qui dévore ceux qui veulent jouer aux individualistes. Le public de tout âge a offert une très belle écoute et un enthousiasme manifeste aux auteurs et acteurs.. Entendu ce soir là : « On avait besoin de ça aussi, quelque chose qui se passe en-dehors des institutions. »

Le vendredi 18 novembre, deuxième et dernier jour du Festival, s’est ouvert sur une table ronde, peu publicisée, mais qui a offert à la vingtaine de personnes présentes  une expérience riche et unique! Olivier Lépine recevait cinq auteurs provenant d’horizons différents autour d’une discussion sur la place de l’auteur dramatique dans sa cité. Sarah Berthiaume, Daniel Danis, Alexandre Fecteau, Isabelle Hubert et Christian Lapointe ont discuté, avec force et verbe et ostinage, pour notre plus grand plaisir, les questions de la ville, du politique, du territoire, de l’engagement, de la prise de risque, de l’hermétisme et de la compréhension, de la cité intérieure qu’elle soit introspection ou inconscient collectif, des tournées à l’international et en région, de radicalité, du rôle de l’auteur, bref, une discussion aussi explosée qu’explosive! On a pu retenir entre autres les mots d’Alexandre Fecteau « Ça ne devrait pas être confortable de dénoncer », et ceux de Daniel Danis, qui nous parlait de « glue territoriale »…

Tous les auteurs de la table-ronde étaient lus au fameux Cabaret Corrosif qui clôturait le premier Jamais Lu à Québec, en plus des Olivier Choinière, Fabien Cloutier, David Desjardins, Philippe Ducros, Emmanuelle Jimenez et Catherine Léger, invités à livrer une prise de parole mordante. Manifestes, scketchs, monologues, mise en abîme et digressions, tout était permis pour mettre le feu aux poudres à cette soirée délicieusement animée par Anne-Marie Olivier et Marie-Josée Bastien, d’ailleurs corrosives à l’os. La salle comble est saisie, les textes « pognent », tous nous éclairent de différentes manières dans leur diversité, dans l’entrechoc de ces visions parfois opposées ici rassemblées.  Franchise, irrévérence, poésie, outrance, érudition, critique, humour et règlements de compte, le Cabaret Corrosif était tout à l’image de la vivacité trépignante toute prête à émerger à Québec, à travers ce nouveau festival.  Tout était là pour faire mentir (et rager) ceux qui, comme dans la satire de Fabien Cloutier, pensent que le théâtre « c’est cher, c’est plate, pis ça pue ».

Si l’équipe originale du Festival s’est bien sûr rendue à Québec, elle y était presque en visiteuse tant la présence d’Anne-Marie Olivier et son équipe a teinté l’édition d’une touche unique. Le Festival du Jamais Lu à Québec n’est pas une franchise, c’est un événement issu de la vitalité des artistes de Québec où l’on vient prendre le pouls de son époque et de son territoire. Le succès de cette première édition est certainement l’écho d’un besoin pour un événement tel que le Jamais Lu. Eh bien Québec, tu as été entendue : le Jamais Lu te dit à l’année prochaine!

Articles de presse

http://www.cyberpresse.ca/le-soleil/arts-et-spectacles/theatre/201111/02/01-4463955-festival-du-jamais-lu-des-soirees-litteraires-qui-ecorchent.php

http://www.ledevoir.com/culture/theatre/336099/le-festival-du-jamais-lu-arrive-a-quebec

http://voir.ca/livres/2011/11/17/festival-du-jamais-lu-mots-en-liberte/

http://www.cyberpresse.ca/le-soleil/arts-et-spectacles/theatre/201111/16/01-4468713-festival-du-jamais-lu-paroles-dauteurs.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_B20__4273_section_POS1