Archive ‘Mots des auteurs’

« Thatcher n’a pas raison » de Jean-Philippe Lehoux

Lundi 17 décembre 2012
Au cabaret de clôture « C’est quoi notre problème? », nous avons eu la chance d’entendre des textes brillants et perspicaces, dans lesquels les auteurs se sont particulièrement investis. Devant cette richesse, le 2e Jamais Lu – Édition québec a décidé de partager et d’inviter les auteurs à publier leur texte sur notre blogue. Dans le texte qui suit, le brillant Jean-Philippe Lehoux donne la parole à un avocat qui prend la défense du Gros Con le « plus banal des hommes banals ».
 

THATCHER N’A PAS RAISON

Québécois, Québécoises, Mesdames et Messieurs les jurés, Madame la Juge… Y a des dates dans l’Histoire qu’il faut encercler au crayon rouge… pis pas seulement parce qu’on a pus de crayon noir. Eh bien ce soir… n’en est pas une du tout. Non. Désolé. Ce soir, dans le box des accusés vous ne trouverez pas de grands criminels. Pas de Monica La Mitraille ou de Bernard Madoff. Ce soir, je me présente à vous aussi humblement qu’un chasseur innu’ devant le caribou pour tenter de laver l’honneur du plus banal des hommes banals. Et j’ai nommé: Le Gros Con.

Québécois, Québécoises, Mesdames et Messieurs les jurés, Votre Honneur… Le gros con – pas nécessairement gros mais nécessairement con –, pourrait être votre voisin ou votre sœur, votre oncle de Gaspé ou votre agente de voyage de Montréal. Pis celui qui aurait très bien pu s’appeler «grosse conne» fait aujourd’hui face à plus de 427 382 chefs d’accusation. Pis ça grimpe, comme ça, allègrement, de minute en minute alors que vous souffrez de ma déplaisante compagnie. On l’accuse entre autres d’inculture, de prétention, de lâcheté, de stupidité et de violence.

J’vous rassure tout de suite, là: je déteste profondément mon client. El l’haïs, là. C’est lui, qui nettoie son VUS en pleine canicule. C’est lui qui profère des injures radiophoniques à toute heure du jour. C’est lui, aussi, qui fait du théâtre à même les fonds publics. C’est lui, la policière qui parle au cellulaire pendant qu’a conduit, c’est lui qui étire un peu son chômage parce que ça lui tente pas trop de travailler, c’est lui qui a mis un peu trop de relish dans votre hot-dog, c’est lui qui a détruit une vitrine de la rue Ste-Catherine au printemps dernier au nom d’idéaux anarchistes pis c’est lui, aussi, qui vous a déjà dit «JE LE SAIS PAS», quand vous lui avez demandé si c’était bientôt votre tour de voir le médecin.

Aaah, malgré tous ses masques, vous le reconnaissez, hein? Mais réjouissez-vous pas trop vite à l’idée de le voir au pied de l’échafaud. Parce que si on se fie à l’adage qu’y dit qu’on est tous le con de quelqu’un, il se peut très bien, Mesdames et Messieurs les jurés, que vous soyez vous-mêmes ce gros con.

Si j’ai accepté de le défendre à cette inquisition spontanée, c’est que je crois qu’on y va tous un peu fort avec celui que je vais qualifier de bouc émissaire: oui, bouc émissaire, même si y a rien d’une chèvre à couilles qu’on envoie dans le désert avec les malédictions d’usage à la veille de la fête juive du Yom Kippour. J’ai surtout l’intime conviction – pis quand je dis «intime», je parle d’une conviction qui m’a embrassé tendrement hier à l’hôtel –, j’ai l’intime conviction qu’on se trompe de cible.

Entrons donc dans le vif du sujet. Une des accusations à laquelle fait face le gros con est son manque de considération éthique. Rappelons les faits. Le gros con se trouve un 23 février 2011 dans son épicerie préférée. Y a le choix entre des belles tomates rouges de serre provenant du Centre-du-Québec ou des belles tomates rouges provenant des États-Unis. Là le gros con y voit ben que le prix des tomates américaines est plus bas, faque y décide de cueillir quelques bulbes juteux rappelant les burnes de l’Oncle Sam, pis y ‘es plonge dans un sac en plastique non-recyclable dont la prise de possession nonchalante constitue par ailleurs et en elle-même le chef d’accusation numéro 2765. La sentence peut tomber: le gros con a pas choisi les bonnes tomates. Coupable de pas «acheter local».

OR. Voilà que mon correspondant juridique anglais, un dénommé Arthur Broughry Pennington Pock, me pointait y a quelques mois une étude qui démontrait que parfois, en tant que Britannique, il valait mieux acheter des tomates qui provenaient d’Espagne et non d’Angleterre. Y paraît que le coût énergétique nécessaire pour les apporter par bateau, serait moins important que celui pour entretenir une serre en banlieue de Manchester. La raison est simple: y a jamais de soleil au Royaume-Uni. Mais cette théorie-là va être réfutée plus tard par des Finlandais, qui eux-mêmes vont se faire envoyer promener par des écologistes Chinois qui eux-mêmes bla bla bla… Vous voyez le genre? Si les plus grands spécialistes peuvent pas s’entendre sur l’éthique entourant les plantes potagères, dites-moi, Votre Honneur, comment peut-on espérer que notre gros con sorte du IGA avec les «bonnes» tomates?

Aaaah, là je vous entends déjà, procureurs de la moralité… Je vous entends déjà brandir le spectre de la responsabilité individuelle: «Comment osez-vous prétendre que ce gros con-ci, qui ne pense qu’à ses actions en bourse et ses pectoraux puisse être blanc comme neige? Comment pouvez-vous affirmer que ce gros con-là, qui se laisse vivre par les autres, ne mérite pas sa sentence? L’individu est seul responsable de lui-même. Pas d’alibi pour le gros con !» Vous avez sûrement raison. Je le répète, moi aussi je le déteste. Y m’énerve autant que je m’énerve. Y comprend rien, y respecte rien, y est creux, y se pense kasher parce qu’y porte un carré rouge ou un carré vert pis y pense révolutionner la démocratie parce qu’y insulte un autre gros con en 140 caractères… Non, vraiment, si je pouvais, je me couperais la langue avec une feuille de papier devant vous pour prouver la ferveur de mon mépris à l’endroit de ce gros con-là que je dois pourtant protéger ce soir de nos abus! Mais je le ferai pas… De un, ça ferait beaucoup trop mal. De deux, j’ai encore la certitude qu’on se trompe de cible.

Si y a aucun doute que le gros con est terriblement con (pis terriblement polyvalent dans sa connerie, oui), IL N’EST PAS COUPABLE. Pas coupable de faire partie de son époque où tout lui dicte d’être égoïste. Pas coupable d’être parfois éduqué par d’autres gros cons. Pas coupable d’être heureux pis de vouloir profiter tranquillement de ce bonheur-là. Pas coupable de pas savoir comment se battre ou de se battre avec un peu trop de violence. Permettez-moi ici d’emprunter les paroles d’un personnage de l’auteur et gros con Jean-Philippe Lehoux, dont la pièce Le Bras Canadien et autres vanités sera produite à Premier Acte au mois de mars 2013 dans une mise en scène du gros con Fabien Cloutier et dans laquelle vous pourrez goûter à une performance légendaire du comédien et gros con Jean-Michel Girouard en rabbin aimant jouer au squash. Le personnage, issu d’une toute autre pièce, disait ceci:

(JEAN-MICHEL GIROUARD): «Au secondaire, on m’apprenait à faire de la croustade aux pommes sans renverser de la cannelle sur mon voisin ; pas à transporter une cruche sur ma tête pour abreuver mon village. J’ai pas le chance d’avoir soif, moi».

Merci monsieur Girouard, ce sera tout. C’était très touchant… Le gros con du Québec connaît pas le désespoir des assoiffés, votre Honneur. Si vous voulez à tout prix réhabiliter le gros con, vous allez devoir l’aider à se sortir de l’ignorance qui le maintient sous le joug de son bourreau, que je vais pas tarder à nommer. Parce que le plus grand crime de notre gros con, c’est pas d’être con. Non. C’est de pas savoir qui viser de son fiel de gros con. La portée de son indignation est tellement faible qu’y finit toujours par donner des gifles insignifiantes à son voisin pour se convaincre qu’y est en vie. «Ostie de BS! Qu’y aille chier, le maire d’Huntington! Mange mon cul, matricule 728.»

Mesdames et Messieurs les jurés, notre lutte infatigable pour dénicher le plus gros con du Québec, à droite ou à gauche, est bien vaine. Elle équivaut à taper su’es doigts d’un enfant qui cochonne not’ tapis en mangeant un gâteau au chocolat avec un peu trop d’enthousiasme, pendant qu’au même moment, on se fait rentrer, sans lubrifiant, un javelot entre les deux fesses par un spéculateur qui met en plus le feu à notre maison en se servant de notre chat comme combustible. Pendant que notre gros con en gifle un autre, les vrais criminels, eux, rient dans leur barbe. Une oligarchie puissante, qui a même pas besoin d’un complot pour être unie – parce que les règles du jeu sont maintenant toutes tracées pour elle –, profite de notre guerre fratricide de gros cons pour nous bouffer les entrailles. Pis nous-autres, fiers d’avoir débusquer un peu plus con que nous, on continue à se jeter les uns les autres au banc des accusés.

Margaret Thatcher (vous savez, cet homme politique viril du siècle dernier) affirmait que «la société n’existe pas. Il n’y a que des individus, disait-elle, et ils s’occupent d’abord d’eux-mêmes». Bref, y a juste des gros cons à la dérive. Eh ben, Mesdames et Messieurs les jurés, je pense que cette méga grosse conne se trompe. Je vais d’ailleurs terminer mon plaidoyer en m’attardant un peu sur cette méprise. Prenez un gros con; prenez moi par exemple. Y va en falloir beaucoup afin que je ne sois plus un gros con. Je pars de loin. Mais prenez deux cons. Prenez… je sais pas, moi… Richard Martineau pis Jean-Philippe Lehoux. Crissez-moé les ensemble, une fin de semaine dans un chalet, pis regardez comment y réagissent. Aaaah. Déjà y trouvent des terrains d’entente quand y en a un qui dit aimer le magret de canard pis l’autre le blé d’inde, déjà y s’amusent, y découvrent qu’y raffolent tou’es deux du fer à cheval pis d’une Corona bien froide, déjà y confient aimer la femme qui danse à leur bras pis vouloir le bien pour leur famille. Ces deux gros cons-là qui s’étaient inter-baptiser de gros con, l’un pour incompétence journalistique crasse pis l’autre pour inutilité artistique coûteuse ont réussi, l’instant d’un week-end au bord d’un lac à St-Raymond-de-Portneuf, à inventer de nouvelles solidarités qui vont les sortir peu à peu de leur grosse connitude. Cette alchimie-là, improbable, qui a fondu nos deux gros cons que tout séparait en une pâte fragile mais harmonieuse, c’est déjà l’embryon de ce qu’on pourrait appeler société, n’en déplaise à Sir Margaret Thatcher. Unir des gros cons sous la bannière des gros cons, c’est déjà unir des gens sous une même bannière. Pis seule la coordination de notre connerie va finir pas donner une danse en ligne qui ressemble à peu près à une chorégraphie professionnelle.

Québécois, Québécoises, Mesdames et Messieurs les jurés, Votre Honneur, c’est donc à titre de gros con et de défenseur du gros con que j’implore votre clémence et vous demande de bien vouloir décharger mon client des 427 38… maintenant 8 chefs d’accusations qui pèsent contre lui. Oui, c’est un gros con, mais y a bien plus con pis dangereux que le gros con lui-même. Pis mon intime conviction – toujours celle qui m’a donné hier soir à l’hôtel des p’tits bisous sur les foufounes–, me dit que la condamnation d’un gros con servirait seulement ceux qui nous oppriment véritablement.

Merci.

« Dans le pays où j’ai grandi » de Patric’ Saucier

Lundi 10 décembre 2012
Au cabaret de clôture « C’est quoi notre problème? », nous avons eu la chance d’entendre des textes brillants et perspicaces, dans lesquels les auteurs se sont particulièrement investis. Devant cette richesse, le 2e Jamais Lu – Édition québec a décidé de partager et d’inviter les auteurs à publier leur texte sur notre blogue. Le metteur en scène du cabaret, Patric’ Saucier, nous livre sa réflexion sur la fameuse question…
 

Dans le pays où j’ai grandi,

il s’en est dit bien des affaires

depuis que je suis venu au monde.

Je suis né, nez à nez avec la mort,

celle de Kennedy.

Fin novembre ‘63.

L’Amérique pleurait JFK,

ma mère pleurait de joie,

mon père pleurait jamais.

Y’a des choses qui se font pas !

Depuis 50 ans

On en a tellement vu de toutes les couleurs

Que ça aurait pris des yeux tout le tour de la tête

Pis des lunettes 3D

pour regarder l’arc-en-ciel en pleine face.

Il s’est dit tellement d’affaires pis des n’importe quoi

qu’on a manqué d’oreilles pour tout écouter.

Les mots creux ont tapé en tempête dans nos tympans têtus,

Les vents de promesses de changements

qui changent jamais

ont tourbillonné dans le grand foc avant,

avant de fucker le chien.

Les chaudes gorges se sont brûlées la langue de bois

jusqu’à la corde

la corde s’est mise à danser

Pis les politiciens giguent encore sur la même musique

en changeant le tempo

pour se donner l’impression

de valser mieux que leurs prédécesseurs.

Pour faire différent

mais la rengaine reste la même

pis quand on sait plus sur quel pied danser,

ben on marche sur celui des autres.

Ici plus qu’ailleurs?

Je le sais pas, je m’en sacre.

Ailleurs c’est à eux-autres.

Qu’ils s’arrangent.

Dans le pays où j’ai grandi,

La peur s’appelait Bonhomme sept heures

mais on le voyait jamais.

Parce que la peur vivait dans les autres villages

les autres pays

pis elle parlait une autre langue,

des fois l’anglais.

La peur portait des noms de films,

des noms de famille, des fois

des noms de maladies

contagieuses

honteuses

infectieuses

épidémiques

épidermiques

et pis ben d’autres.

La peur se tenait en gang entre les cases,

dans la cour d’école,

Pis après elle s’est tenue en gang de rue

Pis en gang de bicycles pis de motards

pis de bandits de la finance

Pis d’avocats du diable qui prennent notre mal en patience.

Au fil des ans la peur s’est brodée un tissu de mensonges

pour habiller la vérité.

Aujourd’hui,

On apprend que les maires et les hauts-fonctionnaires

Sont payés à la commission

Que les bandits démissionnent et ne vont plus en prison.

Les croyances ont délaissé la religion

Les églises ferment boutique

les dieux sont mortels

Pis le diable est aux vaches dans l’enclos du paradis fiscal.

À force d’être chassée d’ailleurs,

la peur a fini par immigrer chez-nous.

Avant, elle était mafieuse et vivait en Sicile.

La peur coulait du monde dans le béton et les jetait à l’eau astheure elle vend du béton et coule l’économie.

On crie au voleur

chaque fois qu’un gouvernement investit dans la culture.

Moi je rêve du jour où la Mafia va investir dans la culture,

Même les hippies vont en avoir des millions pour faire du théâtre.

Avant, la peur se cachait dans le crépuscule,

sortait juste la nuit,

se terrait dans la grande noirceur,

astheure la peur a plus peur,

elle s’expose au grand jour.

Elle a plus de visage,

elle porte un matricule.

Elle s’est armée de matraques, d’armures pis de lois musclées

pour nous protéger contre nous autres.

La peur s’est immiscée dans le pays où j’ai vieilli

depuis que ceux qui devaient nous défendre

se sont mis à nous attaquer.

Un jour de printemps récent on a crier : J’ai faim de justice !

Ce soir-là, on a mangé une volée,

une maudite bonne,

bien poivré,

du vrai buffet à volonté,

c’était pourtant pas chinois !

Parce dans le régime de la peur,

tu peux pas manger n’importe quoi. Ben non.

Il faut que tu suives une diète sévère

qu’on t’applique au pied de la lettre

pis aux pieds au cul.

On t’alimente d’images troublantes,

pis toi, troublé, tu sais plus quoi ni qui croire.

Tu doutes de tout de tout le monde

sauf peut-être

de l’arrière grand-père de Bernard Adamus, Nostre.

Mais comment on peut prédire la fin de l’Histoire

quand on sait pas où elle a commencé ?

Parce que dans le pays où j’ai grandi,

2012, c’est pas une fin, c’est un début.

Ok, Peut-être même juste l’idée de départ d’un début,

un chapitre… un paragraphe,

au moins un phrase qui a su trouvé les mots justes

pour effacer les maux de coeur.

Le temps d’un printemps.

Peut-être pas plus

Mais le bourgeonnement à pris racine.

J’ai vu des milliers de Don qui se choquent,

grimpés sur leurs grands chevaux,

pis monter à l’assaut des moulins à paroles vides.

Armés de leurs casseroles, bruyantes et rossinante,

on pouvait les entendre chanter à pleines rues.

La colère dans le bonheur.

Armés de casserole pour exprimer le ras-le-bol !

Éruption du trop plein,

la coulée humaine qui déferle dans les villes

À petits pas des grands projets.

Des rues inondées d’une marée de femmes,

d’hommes et d’enfants

qui s’est heurtée à des récifs inhumains.

La vague brisée à maintes reprises

mais debout dans le ressac de la tourmente.

Des jeunes de moins en moins jeunes chaque jour

debout parce que tannés d’être à genou.

Debout dans tête.

Des jeunes vieux, côte à côte, coude à coude.

Carré rouge de colère

Bleus d’écoeurement,

verts de rage

À rêver de changement, éveillés,

les yeux ouverts

même gazés.

Gonflés d’espoirs de revoir un lendemain qui regarde plus hier,

Le sourire fier de la conquête étampé dans la face,

juste à côté de la main de la police.

Parce que leur Premier ministre,

à force de vouloir sauver la face,

a perdu la tête.

L’orgueil ça a pas de prix,

surtout quand c’est les autres qui paient pour.

Sa machine s’emballe, part tout croche,

lui, refuse de faire marche arrière,

il se braque parle à personne, la transmission est cassée.

Il refuse de naviguer ça fait qu’il divague.

Veut rien savoir de suivre le courant,

il veut rien que briser la vague.

Il riposte policièrement et fermement.

La loi massue frappe de plein fouet

Et le rouge n’est plus carré,

le rouge prend des formes de nez, de fronts,

de cranes ouverts sur le monde.

La grande ouverture d’esprits dont savent faire preuve les manifestants.

La liberté de paroles qu’on nous fait ravaler

à coup de balles de caoutchouc.

«Tiens mon câlisse ! »

On rêvait de changement, de casser la barraque

Du printemps qui regarde plus l’hiver,

Et le rêve a quand même pris forme.

Des formes diverses, inspirées, des idées à la pelleté.

Un deuxième printemps 68 avec un épicentre québécois.

De quoi être fier d’être né dans le pays où j’ai grandi.

Des vidéos magnifiques,

des textes qui t’enlèvent les mots de la bouche,

des chansons qui fessent dans le dash.

Du grand art en même temps comme rarement dans l’histoire.

L’effervescence ostie!

De quoi être fiers pas à peu près !

Mais de quoi avoir honte aussi;

Quand les fesseux pis les fessés viennent de la même famille

On appelle ça un fratricide, câlisse.

La deuxième grève mondiale du Québec

Après l’amiante, l’étudiante.

La grande noirceur sort de l’ombre

pour mettre en lumière

les mêmes vieilles techniques d’intimidation.

Le vrai danger vient jamais du fusil

Il vient de celui qui le tient.

Parce qu’elles soient en plomb ou en caoutchouc,

Ce que les balles cherchent avant tout à tuer

C’est les idées.

Ici comme ailleurs

Les années se suivent et la violence nous rassemblent

Le printemps des érables qui a suivit

Le printemps arabe de 2011.

La Place Tiananmen printemps 89.

Le printemps Berbère en 80

La coupe Stanley printemps 93

Tout à coup, ici comme ailleurs,

le printemps est devenu la saison des amours amères.

Quand une manifestation a l’effet d’une bombe

il faut se méfier des obus du pouvoir.

La même musique partout, c’est classique

La brutalité orchestrée par les violences du roi

Dans sa prestation inégalée

de la Xième symphonie de gestes gratuits.

Leur chef joue la sourde-oreille

aux yeux du monde qui sont tournés

vers l’irréductible village québécois

et de son politichien idées fixes.

Le territoire occupé,

La bande de gazon, gazés par la police

Piétiné pendant des semaines, des mois.

La pas d’estime

qui prend les grands moyens en riant.

On rêvait de changement, de casser la barraque

Du printemps qui regarde plus l’hiver,

Un cessez-le-feu a cassé le fun.

D’estival en festivals pis la chaleur des canicules a refroidi les ardeurs des troupes.

Les casseroles se sont tues,

il aurait fallu aux cuillères, une autre paire de manches.

Les marcheurs usés se sont assis

pour regarder passer la caravane électorale.

Des élections en été pour nous rappeler

Là aussi

que Duplessis n’est pas mort,

qu’il a son héritier qui, lui aussi, méprise les cons citoyens,

Du haut de sa colline parlementeuse.

Mais ici «Je me souviens…». Fuck you.

Deux mois d’été pis on avait tout oublié.

Personne en parle comme si tout avait été déjà dit.

Les poussières de souvenir du printemps sont balayées du revers de la main.

D’un coup de branlette aux érections provinsales.

Les maux ne savent seuls venir;

Tout ce qui m’était à venir, m’est advenu.

Les libéraux sont quasiment réélus.

Et Rutebeuf saura pas lui non plus:

Que sont ses amis devenus

Qu’il avait pourtant de si près tenus et tant aimés ?

Mais que veux-tu? Ce sont amis que vent emporte,

Et il ventait devant sa porte

On a eu ce qu’on mérite. Un point c’est tout un poing dans face.

On frappe mur, toujours le même depuis des cent ans.

Le mur qui nous dit :

«Vous êtes pas écoeurés de mourir bande de caves ?»

Le mur invisible,

le mur du silence et des lamentations

Le mur de la peur

La cloison étanche qui divise le Québec en deux.

Ce mur-là qui s’est construit entre nous autres,

Il s’est pas fait avec des roches ou à coups de briques,

c’est du sable pis de la poussière qu’on a laissé s’empiler.

Le temps de sortir le balai ça aurait pris une pelle.

Trouve la pelle, c’est un tracteur qu’il faudrait.

Pis une grue

pis de la dynamite

pis après trop d’années

le mur est rendu tellement haut

que les paroles peuvent plus franchir notre mur du son.

Nous nous sommes emmurés vivants.

 

Patric' Saucier par Nicola-Frank Vachon

« Le montant qu’on s’est fait chier pour » par Josée, personnage de Catherine Dorion

Mercredi 5 décembre 2012
Au cabaret de clôture « C’est quoi notre problème? », nous avons eu la chance d’entendre des textes brillants et perspicaces, dans lesquels les auteurs se sont particulièrement investis. Devant cette richesse, le 2e Jamais Lu – Édition québec a décidé de partager et d’inviter les auteurs à publier leur texte sur notre blogue. Dans ce texte, Catherine Dorion se glisse dans la peau d’un personnage, Josée – d’ailleurs au cabaret son interprétation était tout à fait hilarante, et dévouée, l’auteure allant même jusqu’à pousser la chansonnette avec « Croire » de Martin Deschamps…
 

Le montant qu’on s’est fait chier pour

Bon ben bonjour, je suis très heureuse d’être ici ce soir en si grand nombre, moi, ben c’est ça, c’est Josée, j’étudie en marketing du design et de la mode et si je suis présente ici ce soir c’est pour vous parler du Québec et de ses divers problèmes.

Récemment, j’ai eu beaucoup de réflexions en écoutant la radio pis… ben moi, je suis beaucoup branchée sur LCN. L’actualité, j’en mange, ok, je suis vraiment une passionnée de dire qu’est-ce que je pense, surtout depuis que j’ai commencé à régler mon problème de confiance en mes capacités personnelles.

Pour moi, tout a commencé lors des manifestations étudiantes. J’avais regardé LCN, pis y avait une fille, ok, elle était allée à une manifestation pour crier contre le système que nous vivons, que nous avons voté. Puis ce qui s’est passé, c’est qu’elle a pas écouté la police, pis la police, évidemment, a fait son travail pis dans le fond, plus spécifiquement, c’est que la fille a reçu une petite balle de caoutchouc d’une police dans la bouche pis c’est venu casser toutes ses dents à l’avant, notamment.

Juste vous dire, moi le printemps érable… je l’ai vécu sur le terrain. Des bouchons, du traffic, aller chercher ma fille pis qu’il reste pus aucun autre enfant au niveau de la garderie… j’ai tout vécu ça de mes yeux vu. Pis malheureusement, c’est aussi venu déranger l’heure du dodo, parce qu’elle se couchait à huit heures, mais huit heures, malencontreusement, c’était l’heure où… ces gens-là, dans le fond, faisaient taper leurs enfants sur des chaudrons à côté de la fenêtre ou c’est que ma fille, elle s’endort. Les enfants dehors, ils avaient du fun, ils étaient contents c’est sûr, mais c’est parce scuse, pendant que t’as du fun, ma fille elle a peur, elle pleure, elle me demande pourquoi il y a ça. Pis c’est ça moi dans le fond que je trouve que ça laisse à désirer, c’est que toi ton enfant il trippe peut-être mais mon enfant est pas bien à cause de toi. Fait que t’sais, là-dedans, c’est qui le bon parent, t’sais? C’est plus ça, moi.

Mais en ce qui concerne la jeune demoiselle avec la dentition malheureusement démantibulée, je veux dire, c’est sûr que c’est venu corriger son comportement à quelque part. Tsé, c’est plate, mais la prochaine fois qu’elle va vouloir faire la révolution, elle va peut-être y penser plusieurs fois dans sa bouche avant de le faire. T’sais moi, je suis restée chez moi, j’ai pris soin de mon enfant, j’ai écouté mes émissions, j’ai travaillé aussi au niveau de mes courriels, pis mes dents sont toutes là, notamment, là.

C’est parce que l’étudiant, il fait le party pendant la grève ou il fait comme cinq bacs pour trouver vraiment le travail que y’aime… C’est ça, on a un gros problème au niveau de toute le Québec, c’est qu’on veut que les choses, ça soye le fun. Moi personnellement de mon côté j’ai énormément de respect pour les gens qui se font chier. Scuse, mais si tu l’aimes ton travail, c’est pas un travail. Un travail, par définition, c’est être payé pour faire quelque chose que t’as pas le goût de faire. Si t’as le goût de le faire, tu vas le faire de toute façon, fait qu’à quelque part, pourquoi que je te payerais, à quelque part? Donc qu’est-ce que j’ai conclu dans mes réflexions, c’est que la valeur d’une chose, c’est le montant qu’on s’est fait chier pour. Donc le Québec, le problème, si on veut arrêter d’être de la marde, il faudrait se faire chier davantage. Peut-être, juste pour faire une petite image, vous me pardonnerez si possible la vulgarité de mon image : dans le fond, c’est chier la marde qu’on est nous-mêmes pour, à quelque part, s’en libérer et avoir plus de valeur comparé aux Etats-Unis.

Parce que moi, je voudrais ben dire que le Québec c’est cool, mais vu que le Québec c’est de la marde, si je dis que c’est cool, je me positionne moi-même du côté de la marde. Pis moi personnellement, j’ai ben peur de me mettre dans une situation que je passe pour de la marde. Récemment, j’ai été amenée à voir une thérapeute, pis mon problème qu’a m’a dit, c’était que j’ai comme tout le temps peur d’être pas correct, admettons. L’événement que je lui avais raconté, c’était un 5 à 7 avec du monde qui parlaient de musique. Moi, mon idole en musique, c’est Martin Deschamps, mais j’osais pas le dire parce que souvent, les gens rient de lui. Pis y a quelqu’un qui a dit : « Martin Deschamps, c’est tellement de la marde ». Moi dans mon problème d’estime personnelle je n’ai pas pris la parole pour défendre Martin Deschamps. À la place, qu’est-ce qui s’est passé dans ma tête, c’est que je me suis dit qu’une chance que j’avais fermé ma gueule à propos que moi je l’aimais. Et ça ce comportement-là, jusqu’à dernièrement, c’était moi toute crachée.

Mais là, j’ai commencé à opérer un cheminement au niveau de la croissance personnelle que je vais vous donner un exemple. Y a pas longtemps, au moment de faire… l’Acte lors d’une soirée communément appelée one-night, ok… parce que moi, mon complexe, c’est que j’ai peur que le gars y aime pas qu’est-ce que je fais ou ben comment que je réagis à qu’est-ce qu’il me fait. Donc, on était au niveau du sexe oral, mais comment qu’il le faisait, c’était pas vraiment comment que moi, j’aimais. Sauf que là, moi, je me disais que c’était sûrement moi qui avais un problème de frigidité donc sentiment de honte donc faire semblant de jouir, ok. Donc là, ensuite, c’était rendu, comme, à son tour fait que je me mets à l’oeuvre, mais c’était vraiment très long avant que… c’était vraiment très long. Mais moi j’avais, en quelque sorte, pas le choix de le faire venir vu que j’avais comme venu – même si pas vraiment, tsé. Pis là je me suis dit : crime, à cause de comment que j’agis, chus en train de travailler pour venir payer, dans le fond, quelque chose que j’ai même pas vraiment reçu. J’étais en train de travailler sans qu’en échange j’aye eu aucun bien-être.

Donc, là, ouin… C’est sûr que ça marche pus vraiment avec qu’est-ce que je disais tantôt, que notre problème c’est qu’on voulait juste avoir du fun – ben, oui, il y a les bien-être social pis les étudiants qui veulent juste aller à Cuba, dans le fond, mais qu’est-ce que je suis en train de me rendre compte c’est que y a aussi d’autre monde que je fais partie qui ont l’autre problème, qui travaillent vraiment fort sans vraiment avoir de fun en échange. Donc évidemment beaucoup de frustration parce que beaucoup de travail et très peu de plaisir, comme moi durant mon one-night. De la jalousie, aussi, quand ils voient d’autre monde avoir du fun sur leur bras, comme moi, ma fellation. Alors que peut-être que dans le fond le problème c’est pas le plaisir des autres personnes, le problème c’est plusse que eux y ont pas osé demander au gars de mieux leur faire le cunni. Pis ça, il faut adresser ça sinon, on va haïr tous ceux qui ont du plaisir, pis ça, d’après moi, c’est très détrimental dans une société. Pis ça c’est vraiment une des conséquences des lacunes au niveau de l’estime de soi.

Fait que ma conclusion à ma morale de mon histoire c’est que bien sûr il faut se faire chier dans la vie, mais peut-être pas dans le vide. Durant mon one-night, par la suite, ça s’est très bien déroulé, j’ai pas fini la fellation pis j’ai plutôt demandé qu’il fasse, dans le fond, une position qui correspondait davantage à mes besoins. Et à la suite de la relation sexuelle, j’ai sorti mon iPod en lui disant que moi, Martin Deschamps, je le trouvais vraiment touchant, pis je lui ai fait écouter une chanson très peu connue que j’aime vraiment qui s’appelle « Croire ». C’est tellement une belle chanson, là, ça dit : il suffit de croire, tout est changé, recommencé, on a la vie qu’on rêve d’avoir, croire, vivre à l’envers de tout ceux qui ont peur, risquer sa peau, tout comme le font les fleurs, quand leur pétales montrent leur cœur. » C’est vraiment beau, pis moi, c’est ça que je rêve de faire par rapport à mon estime de moi-même pis pour le Québec. Ou ben en tous cas, Canada, le monde, là, les autres pays aussi les autres races aussi, là, moi, j’ai pas de préférence.

« Croire
Il suffit de croire
Et tout renaît, tout est refait
La vie ne peut rien contre l’espoir
Quand on veut croire
Il suffit de croire
Tout est changé, recommencé
On a la vie qu’on rêve d’avoir
Suffit de croire
Comme un arbre qui fait ses bourgeons
Malgré le vent qui lui reprend ses feuilles
Croire à la vie vêtue de deuil… »

 

Photo : Mario Villeneuve

 

« Harper-dépanneur » par Annick Lefebvre

Lundi 3 décembre 2012
Au cabaret de clôture « C’est quoi notre problème? », nous avons eu la chance d’entendre des textes brillants et perspicaces, dans lesquels les auteurs se sont particulièrement investis. Devant cette richesse, le 2e Jamais Lu – Édition québec a décidé de partager et d’inviter les auteurs à publier leur texte sur notre blogue. Voici un petit coup d’Annick Lefebvre et sa réponse cinglante à la fameuse grosse question éditoriale qui donnait son titre au cabaret…
 

Harper-dépanneur

Si seulement on pouvait acheter

Nos armes à feu au dépanneur

Dire à l’Asiatique qui encaisse nos achats

Nos suits de jogging laittes

Pis nos faces de matins poqués

« Heille, je vais te prendre un gros Export A Light

Un AK-47, une Caramilk

Un 6/49, un sac de chips au ketchup

Pis des munitions »

Si on nous donnait la chance

De se sentir en sécurité

Quand on se promène le soir dans Québec

Parce qu’on transporte notre AK-47

Dans notre sac de magasinage

Pis que nos deux mains ont été entraînées

Pour tirer à bout portant

En cas d’attaques d’Option Nationale

Si on nous autorisait à dormir autrement

Qu’en serrant le vide de nos draps froissés

Pis qu’on pouvait s’assoupir doucement

En caressant le manche de métal frette pis rassurant

De notre gros gun de guerre démontable

Pour enrayer l’angoisse qui persiste

Malgré les thérapies auxquelles nous sommes abonnés

Si le « Harper-dépanneur » s’implantait définitivement

Pour nous armer de courage à tous les coins de rues

Je m’écrierais « De l’armement et des beignes! »

Pis je ferais les démarches pour me partir une franchise.

Photo Nicola-Frank Vachon

 

 

« Lettre à toi, madame Lafolle » par Jean-Michel Girouard

Vendredi 30 novembre 2012
Au cabaret de clôture « C’est quoi notre problème? », nous avons eu la chance d’entendre des textes brillants et perspicaces, dans lesquels les auteurs se sont particulièrement investis. Devant cette richesse, le 2e Jamais Lu – Édition québec a décidé de partager et d’inviter les auteurs à publier leur texte sur notre blogue. Nous vous invitons maintenant à plonger dans l’univers de Jean-Michel Girouard et sa réponse à la fameuse grosse question éditoriale qui donnait son titre au cabaret…

Lettre à toi, madame Lafolle

Chère madame folle,

Avant de commencer, j’veux juste vous dire que vous lirez jamais cette lettre là. Je vais plutôt la lire dans le cadre d’un festival de nouvelle écriture. Vous connaissez pas ça. C’est pas grave. Je vous rassure aussi, y’aura aucun jugement sur vous dans tout ça. Juste un jugement sur moi. En vous écrivant cette lettre là, je commets un geste totalement égocentrique. Et vous avez rien à dire. Vous vous avez le rôle de madame Lafolle et moi celui du jeune auteur qui porte un regard aiguisé et sensible sur ce qui l’entoure. Rapport de force un peu étrange, assez injuste vous allez dire. C’est pas de ma faute, c’est mon travail. Excusez-moi de me servir de vous. De vous prendre comme un outil, comme une arme. Je me sers de vous comme d’une idole d’ivoire qu’on lance, qu’on explose au sol pour renier les croyances. Excusez-moi de vous placer sur un autel pis de vous sacrifier sans que vous ayez rien demandé. C’est mon travail.

Chère madame la folle… Lafolle, comme si c’était votre nom, votre nom de jeune fille et pas un qualificatif méchant ou un diagnostique clinique. Chère madame Lafolle, on s’est rencontré au mois de juin. Le dernier mois de juin. Celui avec les casseroles; les carrés rouges pis les verts; les articles de journaux sur facebook pis les vidéos de police sur youtube; les gens dehors, dans la rue qui crient; les gens à télé, à radio, dans leur maison qui chialent. Le printemps érable. Ça vous énarve cette appellation là? Ouais, moi aussi. Mais bon.

L’affaire, c’est que je suis pas vraiment allé manifester dans les rues. Sauf une fois. Pis c’est cette fois là où on s’est rencontré. Le seul soir où j’suis allé marcher pour les étudiants, contre la hausse des frais de scolarité, pour l’accessibilité aux études, contre le gouvernement Charest en générale. On savait plus trop exactement pourquoi. C’était tout mêlé. C’était une manifestation complètement absurde. On était genre quarante-cinq. Y’avait juste du monde pas rapport, des fêlés, des bizarres. Y’avait le gars déguisé en chevalier, le gars avec des osties de pantalons mous pis une casquette en velours cordées, le gars qui lit tout croche un poème de Miron en criant trop, la fille qui se sent ben artiste et qui va parler avec une voix d’enfant à la police avec une marionnette qu’elle a fait avec un bas, le vieux fou avec une camisole sur laquelle y’a le fleur de lysé en feuille de pot. Et y’avait surtout une madame au centre. Laide. Décâlisse. Déguelasse. Qui a l’air de puer. Une madame folle. Folle ben raide. Folle dans le sens de folle dans tête, folle de maladie mentale, folle de pauvreté de poche et de tête. Cette madame là, c’est vous. Madame Lafolle. Madame Crackpouk. Vous étiez vraiment laide. J’veux dire selon les magasines pis la télévision, vous êtes laide. Vous êtes le vrai monde. Le vrai monde, c’est pas nous, parce que nous, on est spécial. Pis quand on vous voit, on se dit qu’on est pas si différent. Fak c’est pour ça qu’on aime pas ça vous voir. Parce qu’on est pareil. Mais on veut pas le savoir.

Quand je dis que vous êtes laide là, c’est pas pour être méchant. C’est pour vous décrire. C’est froid. C’est descriptif. C’est pas de votre faute. C’est même pas si grave. C’est un choix de valeur, la beauté. Un choix de société de valoriser, d’aimer, de vouloir le beau. On aurait pu choisir autre chose. Mais non.

Vous avez la peau salie par la vie qui passe comme un truck de vidange qui laisse une coulisse de marde en arrière. Vous avez l’air de sentir la marde. La vraie. Un mélange de marde, de Labatt 50 pis de Joe Louis. J’dis pas que c’est pas correct de manger des Joe Louis là. J’aime ben ça moi aussi. Mais…mais en tout cas.

Fak là, on est au milieu de la rue, tout le monde s’ostine parce que ça a pas rapport qu’on soit là, les trente-deux à vouloir manifester. C’est la pagaille. Tout le monde parle et crie son idée parce que c’est ça la démocratie, tout le monde a le droit de crier en même temps. On s’en fout si on comprend rien ni personne, l’important c’est que j’ai le droit de crier pis c’est pas toi qui va m’en empêcher. Et là, au centre, les yeux rouges et la silhouette chancelante,  y’a vous : ma madame folle, ma criss de folle à moi. Vous criez comme une perdue. Je dis comme une perdue, mais je dis pas ça dans le sens de l’expression courante que tout le monde connaît. Non non. Je dis ça, parce que c’est vrai. C’est ça. C’est pas une image, c’est pas de la poésie, c’est la réalité. Vous êtes perdue. Vous êtes une criss de folle perdue qui crie des mots qui font pas de sens au milieu de la rue. Vous criez avec une voix molle, avec une haleine d’anti-dépresseurs pis de cigarette, vous criez pis y’a presque une genre de fumée verte de médicaments comme dans les dessins animés qui vous sort de la bouche. Vous criez avec toute votre cœur, toute votre cœur parce que c’est juste ça que vous avez, toute votre cœur parce que vous avez pas toute votre tête, vous criez : Faut marcher tabarnak! Marcher contre l’ostie de Charest, marcher contre la DPJ qui vole nos enfants ». (temps) La DPJ qui vole nos enfants. Sérieux, c’est quoi le rapport? C’est quoi le lien avec la hausse des frais de scolarité? Avec les étudiants? Y’a pas de lien. Vous avez le regard enragé pis vous criez que la DPJ vole nos enfants. J’suis pas vraiment d’accord avec vous. La DPJ vole pas mes enfants. C’est normal, j’en ai pas. C’est mon esti de problème vous allez dire. Mais malgré tout, je crois pas que la DPJ vole les enfants de personne. J’suis même pas mal sûr de ça. J’veux dire, il doit y avoir des cas plus durs à décider, plus complexes, plus ambigus, plus contestables. Mais on peut pas dire sérieusement que la DPJ vole des enfants. Mais vous, vous continuez à le crier. Les yeux plein de folie. J’ai trouvé ça insoutenable d’être là avec vous. J’ai des amis, de la famille que je vois pas souvent parce que je suis toujours parti d’un bord pis de l’autre et là, et là, ce soir, j’ai passé ma soirée avec vous, la folle de la DPJ. J’ai fermé mes yeux. Fermé mes oreilles pis je vous ai fait disparaître. Facile de même. Vous existez pu et moi je retourne à ma vie confortable.

Jusqu’au moment où Anne-Marie Olivier, non vous la connaissez peut-être pas, elle joue pas à TVA, au moment où Anne-Marie Olivier m’a demandé d’écrire un texte suite à tout ce printemps, un texte sur notre problème au Québec. C’est à ce moment là que vous êtes revenue dans ma vie, revenue pour me frapper dans face. Un problème qu’on a au Québec, j’va vous le dire. Notre problème c’est… Non, c’est pas vous madame Lafolle. Le problème, c’est pas que vous criez des affaires qui font de pas sens, des affaires qui ont pas de sens parce que aveuglées par trop de douleur. Le problème c’est moi. Le problème qu’on a, c’est que j’ai pas voulu vous écouter. On veut pas vous écouter. Fak, vous sortez dans rue peu importe le contexte et vous criez n’importe quoi. Pis on vous écoute pas plus. Le problème, c’est ça, c’est qu’on écoute pas. Vous autant que les autres. On écoute pu personne. On s’écoute même plus soi-même. On écoute rien ni personne. On a pas d’empathie. Parce qu’on est trop occupé ailleurs, trop occupé à se réaliser, à avancer, le progrès, on regarde droit devant nous, le plus loin possible, devant nous. Pour écouter, faut s’arrêter. Faut prendre le temps. On fait pu ça. Pour écouter, faut s’ouvrir. Faut donner. Donner du temps. Donner de l’attention. Faut laisser de la place à l’autre. Écouter c’est faire exister l’autre. Le laisser entrer en soi. Et ça, on fait pas ça. Aujourd’hui, faire exister l’autre, ça veut dire exister moins soi même. Et on veut pas ça. On veut exister toujours plus, toujours mieux. La vie est tellement courte qu’il faut en profiter fak je la partage pas la vie. Je la garde toute pour moi la vie.

Et le plus drôle dans tout ça, c’est que vous m’écouterez pas non plus. Vous lirez jamais cette lettre là. Parce que je vous l’enverrai pas. Je vais lire cette lettre là à une soirée du Jamais Lu, une soirée ben cool avec plein de beau monde. Je vais être devant ces gens là, pis je vais leur dire tout ça, leur raconter notre rencontre, à eux qui seront venus en principe pour m’écouter. Mais le pire, c’est qu’ils m’écouteront pas. Même eux, ils m’écouteront pas. Ils vont avoir payé, ils vont s’être déplacé pour m’écouter pis ils le feront pas. Ils vont m’entendre, mais m’écouteront pas. Ils vont penser mais ils m’écouteront pas. Ils vont plutôt se dire que le texte de Fabien Cloutier était pas mal plus drôle, se dire qu’ils m’ont trouvé meilleur dans tel show à Premier Acte, ils vont se dire qu’il fait trop chaud, qu’ils sont trop pognés parce qu’il y a trop de monde, ils vont se dire wow, peut-être qu’après le show, j’vais avoir la chance de prendre un verre avec Michel Nadeau, Jack Robitaille ou Jean-Michel Déry, ils vont se dire quand est-ce que c’est l’entracte que j’aille à toilette, j’aurais pas dû boire ma bière aussi vite. Ils vont se dire tout ça au lieu de m’écouter. Oui, ok, ils vont écouter les mots, les phrases. Se demander s’ils vont bien ensemble, les mots, s’ils aiment ça ou pas ces mots-là agencés de même. Ils vont se demander s’ils trouvent ça intéressant ou non ce que je dis, vont se demander si c’est bien écrit, si y’a des belles images, ils vont se demander si je suis oui ou non au final un jeune auteur au regard aiguisé et sensible sur la vie qui l’entoure. Ils vont se dire tout ça, ils vont penser à tout ça, mais ils m’écouteront pas. Parce qu’on s’écoute pu pour vrai. C’est ça le problème. Et moi non plus je les écouterai pas. J’suis pas mieux qu’eux, pas mieux que vous madame Lafolle. Moi non plus, j’écoute plus personne. Quand ils vont venir me dire que c’était ben bon, ben drôle, ben intelligent mon texte, ben touchant mon texte, je les écouterai pas. Ils vont me demander si j’ai ben des contrats ces temps-ci, si j’ai des projets pour l’an prochain, pis moi, je les écouterai pas. Je vais juste regarder la belle fille que j’ai spoter pendant le show en première rangée, je vais regarder la belle fille pis me dire que je devrais aller lui parler. Mais je saurai pas quoi lui dire à la belle fille parce qu’elle m’écoutera pas. Bête de même. Plate de même. Crissant de même.

Au moins, si j’étais capable de finir en disant pourquoi on s’écoute pas, ça donnerait un sens à ce que je fais, au dix dernières minutes où j’ai parlé. Mais je sais pas. Pour vrai, je sais pas pourquoi on s’écoute pas. J’en ai aucune criss d’idée. J’ai pas de réponse à leur donner. J’ai juste le problème étampé dans ma face. Le problème que je vous écoute pas. Qu’on s’écoute pas. J’aurai rien à dire à tous ces gens là devant moi.

Mais en même temps, je pourrai pas finir comme ça. Parce que dans mon travail, je me permet pas de laisser le monde tout seul dans leur coin tâchée par ce que je dis. Je me donne pas cette permission là. Alors je vais leur dire qu’il y a de l’espoir. Qu’il y a de la lumière. Qu’il faut juste l’allumer la maudite lumière. Leur dire que c’est pas facile d’ouvrir l’astif de lumière, ça demande un effort, mais on a pu le choix. On a pu le choix de recommencer à s’écouter. Je vais leur proposer de commencer par la base, par le silence mettons. Alors on va écouter le silence.

Silence

Et ça va pas marcher. Ça va être un peu drôle, mais on écoutera pas le silence. On va tous se laisser déranger par tous les bruits autour, par notre malaise du rien. Mais on dira non. Non, on accepte pas ça. Fak on va recommencer. On va écouter le silence. Le vrai. Pas le silence du rien. Pas le silence du vide. Le silence du plein. Le silence choisi. Le silence voulu.

Silence.

Et de là, on pourra y aller graduellement. On s’écoutera un peu plus les uns les autres. On s’écoutera soi-même au début. Faut commencer par là. Pis on écoutera autour après. Les gens, les choses autour. On écoutera les autres. Pas besoin de s’asseoir deux heures avec un café pour écouter. Juste accepter que l’autre existe. Avec tout ce qu’il est, le bon et le mauvais. Ça fait pastoral en criss, mais qu’est-ce tu veux, ce sera ça, ça sera un pas dans la bonne direction.

Mais au final, madame Lafolle, ma criss de folle à moi, je vous écouterai pas vraiment plus. Parce qu’on se reverra jamais. Mais j’écouterai votre fantôme, j’écouterai l’echo de votre voix. Et je vous ferai exister. Et la DPJ va continuer de vous voler vos enfants. Mais au moins ce sera pas juste dans votre tête. Ce sera dans la mienne aussi. Ce sera un peu plus réel. Votre douleur existera dans ma tête et dans celle de plein de monde et vous existerez un peu plus. Vous, vous verrez sûrement pas de différence. Mais nous, on aura l’impression de grandir un peu. On se sentira mieux de penser à vous, de pas vous laisser toute seule. Mais pour vous, vous allez être aussi tout seule qu’avant. Je vous l’ai dit, c’est un peu égocentrique comme geste ce que je suis en train de faire. Vous parler pour me faire du bien. Pour nous faire du bien. C’est tragique. Nous on va prendre une bière en riant de bonne humeur de la réussite de notre soirée. Pis vous, vous allez continuer à pleurer vos enfants morts, vos enfants qui sont plus vos enfants parce qu’ils sont ailleurs parce que vous leur faisiez mal. Malgré vous. C’est plate, mais je peux pas faire plus. Je peux pas faire mieux. Je peux juste vous donner le rôle ingrat du sacrifié dont on jette le corps à la mer une fois la cérémonie terminée. Mais grâce à vous, les Dieux qui ont quitté les cieux pour s’installer au profond de nos ventres, ces Dieux là, qui mettent le feu à votre tête, qui me donne envie de pleurer pour rien sans raison en plein jour, grâce à vous, ces Dieux là qui ont des allures de démons me laisseront peut-être un peu tranquille. Un mini répit de rien. Le temps d’écrire d’autres textes. D’autres textes qui redonnent pas les morts aux vivants, qui nourrissent pas les affamés, qui redonnent pas les enfants perdus à leurs parents cassés en deux. Mais qui doivent ben servir à quelque chose. À autre chose. On l’espère.

« L’appel au festin » de Véronique Côté

Mercredi 28 novembre 2012
Au cabaret de clôture « C’est quoi notre problème? », nous avons eu la chance d’entendre des textes brillants et perspicaces, dans lesquels les auteurs se sont particulièrement investis. Devant cette richesse, le 2e Jamais Lu – Édition québec a décidé de partager et d’inviter les auteurs à publier leur texte sur notre blogue. C’est avec grand bonheur que nous vous partageons aujourd’hui celui de Véronique Côté.

L’APPEL AU FESTIN ET LA SAVEUR DES MOTS
OU CRISSEZ-NOUS PATIENCE AVEC VOS OSTIES DE VOX-POP

Je suis le Nord éblouissant
toundra intacte, lichen tremblant, vent revêche
loup, perdrix, caribou, bernache et saumon
je suis la lumière inouïe de l’aurore boréale et je suis le ciel qui change
je suis le temps sauvage
inattaqué
je suis l’épinette rétive
et je suis la dent du coyote
je suis la terre gelée
jalouse
je suis la rivière jamais encore harnachée par le barrage
je suis le soleil blanc de la fin du jour
je suis janvier tout-puissant
novembre infini
et juillet inespéré
je suis la sagesse déroutante de la meute
le ravage où le cerf baigne enfin sa faim
je suis l’eau glacée
l’air virginal qui poudroie sous les ailes du canard
et le silence bleu de la neige qui attend la fin de la nuit
pour briller sans public
souveraine
insoumise
éternelle.
Je suis tout ce qui nage et qui dévale l’étendue déserte.
Je suis tout ce qui vole au-dessus de l’immensité
pour arriver à passer l’hiver
et revenir te parler d’infini.

La scène se passe sur la rue Saint-Jean, on est à Québec. C’est le mois d’août, et les passants se baladent sous le soleil, un gelato à la main. Un journaliste de Radio-Canada, affublé de son caméraman, cherche désespérément des gens pour répondre à la question du jour, histoire de pouvoir faire avancer les choses sûrement, ou à tout le moins d’offrir le meilleur de l’information à son public, le journaliste demande, donc: que pensez-vous de la légionellose?

Que. Pensez. Vous. De la légionellose.

La légionellose est une maladie infectieuse due à une bactérie qui se développe dans les réseaux d’eau douce naturels ou artificiels (comme par exemple les stations thermales ou les climatiseurs).

Pour ceux qui auraient passé les derniers six mois en Scandinavie, rappelons que l’été dernier, il y a eu à Québec une épidémie de légionellose. Une tour de refroidissement de la bibliothèque Gabrielle-Roy était contaminée et plusieurs personnes ont été infectées. Treize d’entre elles ont succombé à la maladie. C’est beaucoup de gens, et il est indéniable que cette éclosion fut malheureuse. Il y avait lieu, pour les autorités en santé publique, d’en chercher la cause et d’enrayer la propagation de la maladie.

Mais est-ce que quelqu’un peut me dire en quoi l’opinion de badauds apostrophés dans la rue peut possiblement être considérée comme de l’information, ou même présenter le moindre intérêt public? Que pensez-vous de la légionellose ? Radio-Canada ? Vraiment ? Radio-Canada demande à la population ce qu’elle pense de la légionellose ?

On nous abreuve de l’opinion de tout le monde et de la pensée de personne.

On nous fait croire que toutes les opinions se valent, alors qu’il ne naît rien de cette cacophonie, que le bruit qui règne dans l’espace public est assourdissant, qu’il donne envie de se boucher les oreilles, d’éteindre toutes les télés pour toujours, de ne plus lire que de la fiction ou des livres longs, bourrés de savoir, de réflexion, et vierges de la moindre opinion.

J’ai eu le fantasme d’offrir cette réponse à Radio-Canada, si assoiffée de mon opinion, j’ai eu envie de prendre le micro et de dire ceci:

« Je ne pense rien de la légionellose
comme je ne pense rien de la malaria
pas plus que du botulisme
ou de la varicelle
je n’en pense strictement rien
puisqu’il n’y a rien à en penser :
c’est une maladie.
Je n’en pense rien.
En revanche, je peux vous dire à quel point je suis choquée de vous voir vider le mot « penser »
de sa substance
de son essence
de sa puissance.

Comme je suis choquée, de façon plus générale, que l’utilisation des mots en dépit de leur signification réelle, exacte, précise, soit passée dans l’usage des médias d’une façon telle que plus personne ne s’en offusque.

Le vocabulaire est désormais le champ de bataille des politiciens
des publicitaires
et des chroniqueurs
qui appliquent rigoureusement le principe selon lequel
il suffit de répéter suffisamment une chose
pour que cette chose devienne vraie.
Comme il suffit d’utiliser suffisamment de fois un mot à mauvais escient
pour le vider de son sens initial – pour le saigner à blanc
pour que la grève devienne un boycott
pour que les briseurs de grève deviennent des victimes de violence
et d’intimidation
et pour que le maigre burger et les frites froides
séchant au fond du sac en papier blanc
se méritent le nom de Joyeux festin.

Je voudrais dire ce que c’est qu’un festin
et ce que c’est que la joie
pour rétablir un peu l’équilibre du monde.

Un festin est un repas de fête
partagé par des gens qui s’aiment
autour d’une table longue et chargée de plats délectables.
Un festin répond à toutes les faims
et pas seulement à celles du corps pesant.

Nous n’avons pas faim de Mc Do.

Nous avons faim de beauté folle et de gestes gratuits.
Nous avons faim de véritables festins
festins joyeux de mots rendus à leur sens premier
ripailles de pensée
banquet d’idées
agapes de métaphores et de liberté.
Nous avons faim de joies profondes
de celles qui naissent quand on danse pour rien avec le voisin
de celles qui tombent sur nos têtes quand la victoire semblait impossible.
Nous avons faim de poésie dans vos micros
il nous faudrait apprendre Godin et Miron par cœur
pour crier leurs mots chaque fois qu’on nous demande
si on est tannés de pelleter
si on a perdu confiance en nos élus municipaux
s’il faut financer les études sans avenir
si on pense quelque chose
de la légionellose.

Je ne pense rien de la légionellose.
En revanche, je pense
je pense très souvent
que nous avons peur de mourir
peur de manquer quelque chose
peur de manquer de quelque chose.
Je pense que nous sommes pétris de peur
alors que
nous sommes capables de rêves grandioses
nous aspirons encore au sublime
mais nous ne le savons plus.

Et le festin auquel nous avons droit
est là tout près
sans que nous ne le voyions plus.
La joie dans sa clairvoyante bonté
ne nous illumine plus que rarement
par accident presque
parce que la joie naît aussi souvent de s’asseoir autour d’une table
ensemble
et de parler
et dans la parole le monde se crée.
Mais si les mots sont vides
le monde s’efface.
Nous sommes ce pays
dans le sens de territoire.
Nous sommes cette terre et nous sommes les mots qui l’engendrent.
Mais si tout perd son sens
si l’on ne parle plus que pour à tout prix ne rien dire
tout disparaît.

Si un gouvernement peut arriver à faire croire à la moitié de la population
que des gens qui marchent sont violents

si une présentatrice de nouvelles peut adopter le mot boycott plutôt que grève, tel qu’édicté par un premier ministre arrogant
alors que rien ne justifie un tel écart de sens sinon une manipulation volontaire de l’opinion publique

si un imbécile peut transformer le mot caribou en insulte
lors d’un débat des chefs à la télévision nationale

et si nous les laissons faire

c’est que nous sommes vraiment perdus.

Puisque
nous sommes le Nord éblouissant
toundra intacte, lichen tremblant, vent revêche
loup, perdrix, caribou, bernache et saumon
nous sommes la lumière inouïe de l’aurore boréale et nous sommes le ciel qui change
nous sommes le temps sauvage
inattaqué
nous sommes l’épinette rétive
et nous sommes la dent du coyote
nous sommes la terre gelée
jalouse
nous sommes la rivière jamais encore harnachée par le barrage
nous sommes le soleil blanc de la fin du jour
nous sommes janvier tout-puissant
novembre infini
et juillet inespéré
nous sommes la sagesse déroutante de la meute
le ravage où le cerf baigne enfin sa faim
nous sommes l’eau glacée
l’air virginal qui poudroie sous les ailes du canard
et le silence bleu de la neige qui attend la fin de la nuit
pour briller sans public
souveraine
insoumise
éternelle.
Nous sommes tout ce qui nage et qui dévale l’étendue déserte.
Nous sommes tout ce qui vole au-dessus de l’immensité
pour arriver à passer l’hiver
et revenir se parler d’infini
autour de tables joyeuses
chargées de festins inimaginables. »

Voilà ce que j’aurais dû répondre
à leur ostie de vox-pop.

Véronique Côté. Photo Nicola-Frank Vachon

« C’est quoi notre problème? » par Annick Lefebvre

Samedi 24 novembre 2012

Pour la clôture de ce trois jours de Jamais Lu – Édition Québec, le Festival vous propose un cabaret où les auteurs investissent la question éditoriale et la scène du Théâtre Périscope sous la direction de Patric’ Saucier. Loin de tout consensus, avec sensibilité et honnêteté, voire  une franchise arrogante, humour et humble dépouillement, les auteurs abordent la question sur tous les fronts: le politique, le social, l’identité, l’âme, la famille, la casserole… Si dénominateur commun il y a, ce serait le besoin d’aborder la question avec vérité dans tout ce qu’elle a de complexe.

Pour le blog du 2e Jamais Lu- Édition Québec, Annick Lefebvre, auteure montréalaise (ou plus précisément de Saint-Bruno) que la codirectrice artistique Anne-Marie Olivier souhaitait particulièrement faire entendre à Québec, partage son work in progress de réponse et des intentions de sa démarche derrière les textes qu’elle livrera ce soir.

Les causes invisibles

C’est quoi notre problème?

Notre problème c’est qu’on se mêle pas de nos affaires

Qu’on essaye de sortir de notre champ de compétence

Pour dire aux autres qu’ils ont tort dans leur propre domaine

Pour les contredire sur leur propre terrain

Dans leur propre champ d’expertise

Notre problème c’est qu’on refuse d’admettre

Qu’on est largués pis qu’on ne comprendra jamais certaines affaires

Intellectuellement, émotionnellement, humainement

Même si on a la curiosité de s’informer sur le sujet

Notre problème c’est qu’on s’empêchera jamais de chialer

À propos des gens qui creusent un sillon différent du nôtre

Notre problème c’est qu’on essaie de trouver une manière commune de penser

Pis qu’on croit fermement que notre propre manière de penser

C’est l’ultime façon de le faire

Parce qu’elle correspond à l’idéal social qui nous avantage le plusse

Notre problème c’est qu’on se décourage avant terme

Devant le climat social atroce qui nous paralyse

Devant ces questions qui nous laissent sans réponse

Devant notre propre petitesse de citoyen

Pis notre trop faible pouvoir d’action concrète

Alors qu’on devrait s’investir dans des causes à notre mesure

Militer quotidiennement pis personnellement

Pour des choses toutes petites, toutes banales

Des causes qui auraient un tout petit impact

Sur une poignée risible de citoyens

Mais des causes qui mettraient notre expertise en valeur

 

La résistance pis l’engagement social

Ne doivent pas nécessairement passer par un mouvement collectif

Mais se vivre dans l’intime

Puisque ce n’est que par ce passage obligé

Que les grandes révolutions sociales et collectives adviendront

 

Est-ce que la fille qui vend des accessoires de mode

Peut s’engager à ne pas vendre la mauvaise grandeur de leggings à ses clientes?

Est-ce que son engagement dans ce genre de cause est suffisant pour faire d’elle Une citoyenne qui accomplit dignement son devoir?

Est-ce qu’elle peut se dire qu’elle milite en faveur de plusse de beauté

En diminuant le nombre de filles qui vont être moches

En exhibant leurs bourrelets dans des leggings trop petits?

Est-ce qu’elle peut se dire qu’elle milite pour le mieux-être collectif

En évitant aux gens qui auraient croisé cette fille de peu de goût

Le haut le cœur horrible qu’ils n’auraient pas eu la force de réprimer?

Est-ce que son militantisme est digne d’être ainsi nommé?

Sommes-nous en mesure de le reconnaître comme tel?

 

J’écris du théâtre pour dire ça

Pour poser ces questions-là…

Pis pour dire qu’il faut développer des individualismes forts

Dans une société où l’on prendrait soin les uns des autres

 

Dans la vie je veux prendre soin des autres

C’est vraiment ce à quoi j’aspire par-dessus tout

Je veux dire… prendre soin des autres

Mais pas au sens large

Au sens spécifique.

Au niveau où je peux nommer les noms de ceux de qui je veux prendre soin

Spécifiquement

Pis pas avec une espèce de compassion à toute épreuve

Comme moteur

Mais juste avec une sincérité un peu bancale

Pis assurément broche à foin

Comme moteur

C’est un peu quétaine, dit de même…

Mais j’ai pas de honte à vivre quétainement ma vie

Ou si peu…

PAR CONTRE

Je m’engage à ce que ça ne le soit pas quand j’écris

QUE ÇA NE SOIT PAS QUÉTAINE

Que le théâtre qui sort de ma plume ne soit pas racoleur

C’est vraiment la cause invisible dans laquelle je m’engage

LA NON-QUÉTAINERIE DU THÉÂTRE

Parce que c’est le champ de compétence que je peux exploiter

Le reste se passe dans des sphères où j’agis comme figurante

Figurante active, mais figurante tout de même

Enfin…je pense…

 Annick Lefebvre
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« C’est quoi notre problème? » Cabaret de clôture
Mise en scène :
 Patric’ Saucier
Texte et interprétation : Marc Auger Gosselin, Fabien Cloutier, Véronique Côté, Catherine Dorion, Jean-Michel Girouard, Annick Lefebvre, Jean-Philippe Lehoux et Patric’ Saucier
Musicien : Stéphane Caron
DJ : Millimétrik

 

C’est quoi notre problème? par Lucien Ratio

Vendredi 23 novembre 2012

Ce soir, vendredi, Lucien Ratio présente la mise en lecture de son texte L’Gros Show, pendant la soirée Les Intégrales à L’AgitéE, présenté juste après Scalpés d’Anne-Marie Olivier. Pour le blog du 2e Jamais Lu – Édition Québec, il répond à brûle-pourpoint à savoir comment son texte répond à la question éditoriale du Festival.

« J’ai essayé de comprendre l’incompréhensible pour moi. Humaniser un débat. Hier je suis retombé sur un extrait radio où l’animateur faisait une blague en disant que l’école ça sert à rien et qu’il avait triché dans ses examens pour passer, et tout de suite après il lance un débat sur la loi 101 en disant que cette loi ne sert à rien et que le français n’est pas en danger. Moi je trouve ça quand même un peu spécial. »

L’Gros Show de Lucien Ratio

Mise en lecture : Lucien Ratio
Interprétation : Marc Auger Gosselin, Jean-Philippe Côté, Maxime René de Cotret, Phillipe Durocher, Jeanne Gionet-Lavigne et Patric’ Saucier

L’Gros Show est une immersion dans le monde de la radio à débats. Découvrez les animateurs, Pat, Jane, Philou, Jay-Pi et Marc «The Truth» Auger alors qu’ils animent comme tous les matins de la semaine L’Gros Show sur les ondes de Choc Radio, la radio la plus populaire en ville. Toutefois, un événement particulier les amènera à se confronter à eux-mêmes et changera peut-être leur vision des choses.

LUCIEN RATIO
La fanfare, a été jouée en 2010 à Premier Acte et sélectionnée comme meilleur spectacle de la relève pour le prix de Première Ovation, catégorie théâtre. L’Gros Showest son deuxième texte.

Crédit photo : Nicola-Frank Vachon

« C’est quoi notre problème? » par Amélie Bergeron

Jeudi 22 novembre 2012

L’auteure Amélie Bergeron, qui présente son texte Hors Champs ce jeudi soir à L’AgitéE pendant L’Accélérateur de particules , propose une esquisse de réponse à la question éditoriale du 2e Jamais Lu et comment le texte qu’elle présentera ce soir y est lié…

« Je n’ai pas de réponse claire à cette question là. On dirait que je ne sais pas par où la prendre, comme je ne sais pas par quel angle aborder les nouvelles qu’on reçoit à chaque jour. Toujours plus d’absurdités, toujours plus d’horreurs. J’en suis à un point où je dois recycler pour une énième fois mes mots d’indignée et d’offusquée et de choquée. Faut les patcher tellement sont usés. N’en reste souvent que la sensation. Je me surprends à ne plus être étonnée des pires affaires et j’ai peur de me mettre à les attendre.

Faut penser positif, voir autrement!
Oui. Absolument. Ça tient en vie.?Mais j’en viens à me demander si on ne se cache pas derrière la beauté pour éviter de faire face à toute la marde qui nous éclabousse, qui nous splash dessus tout le temps. Tu t’ouvres un œil pour regarder quelque chose de beau et BANG! une pelleté de marde en pleine face. Ça n’empêche pas les belles affaires d’exister, ça ne les empêche pas d’être des baumes à l’âme non plus, mais elles n’effacent pas les mardes qu’on produit.
«On» comme dans «nous», parce que oui, tout ça, toute la marde, c’est de notre faute. ?Toi aussi madame. Toi aussi monsieur. Y’a personne de propre propre.?Ça a l’air qu’on est de même. Des pas propres. Des tout croches.
Ça fait des bonnes histoires…

Tu lis ça, peut-être dans ton lit devant ton ordi avec un bon café dans ton lit encore chaud de la nuit que tu y as passé (en tout cas, moi, c’est comme ça que ça se passe), pis tu te dis peut-être : ?«Shit… Rushant, ça, à matin…»
Ouin, c’est pas rose. Pas plus que ces nouvelles et ces tonnes d’opinions non filtrées: le fin fond de la pensée de nos pairs exprimés librement et sans filtre, parfois abrité par l’anonymat partiel du web et accessible à tous (ou presque) en tout temps (ou presque). Le double tranchant de la liberté d’expression qui vient te piqué jusque sous ta couette, si t’en a une.
Je parle de ça, parce que je l’ai sous les yeux, en ce moment, physiquement à l’abri de tout ça. Mais je pourrais tout aussi bien parler du gars qui a jeté son verre de coke et son emballage d’hamburger par la fenêtre de sa voiture sur l’autoroute la semaine dernière, celui qui m’a fait crier «Voyons, criss de cave! Où t’as appris à vivre?» depuis ma voiture dans laquelle je roulais seule, parce que je trouve ça plus reposant, tsé.
C’est autre chose, mais ça fait tout’ partie de notre incroyable bêtise.
En tout cas, c’est comme ça que je lis ça.

Je ne suis pas une dépressive chronique. En fait, au moment d’écrire ces lignes, je suis plutôt de bonne humeur. Y fait beau, j’ai encore quelques bonnes heures devant moi pour travailler sur mon «work in progress»… J’ai la gorge un peu serrée des nouvelles fraîchement lues via Facebook, un peu mal au ventre du sentiment d’impuissance qui revient à chaque jour face à tout ce qui est plus grand que l’homme, mais fabriqué par l’homme, un peu stressée finalement à l’idée de partager un texte en devenir avec le public du Jamais Lu jeudi soir, mais je ne me porte pas trop mal. Pas plus que la plupart d’entre vous.
Je me laisse juste imprégner de nous. En tout cas, j’essaie. J’aimerais ben ça nous comprendre. Parce que j’ai beau retourner la question dans tous les sens, je n’y trouve qu’une réponse : nous.

Alors je me prépare à vous présenter une histoire d’individus qui se transforment au contact d’autres individus, de groupes d’individus, de modèles d’individus. Une histoire d’influence comme un cercle vicieux. Une histoire en devenir qui sera lue par des acteurs pleins de talents et de défauts, tellement humains, des personnes que j’aime gros de même et qui me font rire, parce qu’il faut bien en rire. Have fun! »

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« Goyer » poème jamais Lu à entendre de Jean-François Nadeau

Vendredi 11 mai 2012

J-F Nadeau, comédien, auteur, poète et codirecteur artistique du 11e Jamais Lu monte sur scène pour la grande soirée de clôture, le concert littéraire Le grand ballet des détails qui tuent avec le groupe  Avec pas  d’casque. Ici, un texte qui sera entendu pendant la soirée, où sont conviés également une dizaine d’auteurs de l’édition du Festival. Poésie de scène.

Goyer

Ou la fois tsé

Ooooooouuuu la fois

Tsé la fois

La fois où Gohier

Goyer 

C’est ça Goyer shit

On l’appelait d’même c’est vrai

D’l’anglais dans tou’es noms qu’on s’donnait

La fois violence où Goyer est passé du bord des skins juste deux jours

Tu r’viens ‘ec nous aut’ ou la raie on t’ rase 

Non

La fois violence où y a écrit une lettre de sang par amour

À Cat Rousseau assis relax dans rangée de cases

Tasses-toué ‘n kill preppies

Jungle pubère

Vieux linge d’éduc en guise de brise

Post-examen de maths du ministère

Pas faisable le chiard à copiage

Equations malices

Théorèmes cachés dans l’case d’la calcu

Tête dans l’cul

Feutre su ‘es cuisses

Coquerelles autour d’un oignon dans l’noir

Lumière

Tungstène de bile

Goutte de savon dans l’huile

Qu’est-ce tu fais là, Goyer

KKKKKKRRRRRRR

Exacto

Buffalo

Ou une aut’ marque

Standard 

Jaune travaux

Trop gros pour un coffre de flots

L’œil du Goyer

Animal inventé

Griffon des bois laurentiens

Carcajou rencontre chouette

 

KKRR ajuste

 

Feuille propre prête

Bras tendu

Pas de chichi

Entaille rectangle su’l dessus

Exacto pinceau

Bras palette à rouges

Pointe à saucette

 

Ca-the-rineee virguleee

Grosses lettres de départ coulanteees

Fuck finir à droite petit petit

Pancarte de lave-auto pee-wee

 

Le temps de penser solide

L’encrier devient gale

Pellicule de lait chaud laissé sur le feu fatal

Hssssssssss

Tout ça pour la Rousseau

La reine d’exigences

Aux collants barrés

Short jeans coupés

Combats

Export A

Fan de Kiss et d’Anthrax

Bombe pâle Pif gadget

Bouche teinte cou allumette

Griffonne de ruelle qui donne sur l’Harvey’s

Repère de futures mères très mêlées

Bref

Chatte rencontre furette

Hsssssssssss

 

Goyer lève les yeux

Sa tête au centre nos bras offerts autour

Un soleil de peau

Dans l’coin d’un dessin ordine

 

Samantha au kangourou Lake blue à qui on doit tout mais je sais pas où

Prend sa voix de conseil d’elfes

Catherine est ‘à butte… ‘A pleure itou… Vas-y doux…

 KKKRRR range la lame

 À l’heure du bleu de genou

Les Tristan et Iseut du Centre jeunesse

Ont fait une autre paix brutale

Et un peu de mess’

Dans le jeu toile d’araignée métal du parc Ahuntsic.

 

Jean-François Nadeau

 

Où est-ce qu’on est? Avec Les Morb(y)des de Sébastien David

Jeudi 10 mai 2012

[Chaque jour de lecture théâtrale, on publie un texte de l'auteur qui répond à la question "Où est-ce qu'on est?", en lien avec avec sa pièce présentée, sa démarche d'écriture et notre réalité.]
Quand je veux parler de théâtre

Je reviens souvent à une anecdote

De mon amie auteure Sarah Berthiaume

Elle avait fait un stage en Espagne avec plusieurs auteurs

Provenant de pays divers

Pendant lequel chacun devait écrire une courte pièce

 

Parmi eux

Un Polonais

Il a écrit une courte pièce

Dans laquelle de vieilles Polonaises s’ennuyaient tellement

Qu’elles en venaient à regretter l’Holocauste

 

Une claque dans’face

 

Ce qui me trouble et me fascine dans cette histoire

C’est qu’il s’y cache un profond désir de vivre

Quitte à ce que ce soit par l’horreur

Mais vivre quelque chose

Se sentir vivre

Au fond

Elles cherchent peut-être un projet fédérateur

Parce que le système les a enfoncé

Sans crier gare

Dans un individualisme extrême

Elles se demandent comment être soi

Comment aller vers l’autre

Comment gérer leur intérêt personnel

Et aussi leur bien commun

(Tiens donc !)

Un mouvement perpétuel

Qui donne des tremblements de terre

Et aussi des maux de têtes collectifs

 

Je vous raconte cette histoire-là

Qui n’est pas la mienne

Parce que parler des autres pour me situer

C’est ça que je fais dans’vie

 

J’essaie de m’expliquer

Ou de démêler

Le soi

L’autre

Et le nous

Je cherche l’éclairci

Dans la zone d’ombre

Ou plutôt précisément pour Les morb(y)des

Dans le noir

 

Du noir teinté

D’ennui

D’inertie

De perte de répère

D’hostilité

De cruauté

D’humiliation

De solitude

De colère

 

Et c’est encore une fois

À travers la bouche des plus vulnérables

De gens qui n’ont pas l’habitude de prendre la parole

Que j’ai eu envie de fourrer tout ça

 

Des mots qui se dépêchent

Des mots qui ne trouvent aucun confort

Dans les corps atypiques

De Stéphany de Montréal

De Sa Sœur l’évachée

De Kevyn le scout

 

Les mettre face à leurs propres limites

(Nous mettre face à nos propres limites)

Les faire sacrer

Roter des insultes

Crier en caps lock

Haleter

Saigner du coke flat

Répéter

Vomir

Sans point

Ni virgule

Tourner en rond

Être forts pis vulnérables

Chiâler

Dans une langue qui chante

Avec à la fois dissonances

Et harmonies

Une langue qui sait pas quoi faire d’autres

Que revoler sur les murs

 

Sans obstacle

Sans filtre

Sans jugement

Brut

 

J’ai organisé un chaos

J’ai façonné un cri

J’ai sculpté du caca

 

Pour peut-être trouver l’apaisement

Ou pas

 

Sébastien David

SÉBASTIEN DAVID
Crédits photos :
 Jérémie Battaglia
Diplômé de l’École nationale de théâtre en interprétation, Sébastien David est aussi auteur et metteur en scène. On a pu le voir comme acteur dans plusieurs productions au Théâtre de Quat’Sous, au Théâtre d’Aujourd’hui et au Prospero. En janvier 2011, il écrit, met en scène et joue dans En attendant Gaudreault précédé de Ta yeule Kathleen à la salle Jean-Claude-Germain. Il devient membre du CEAD en août 2011 et crée sa propre compagnie, La Bataille, dont il assure la direction artistique.

Les Morb(y)des
Jeudi 10 mai 20h
Mise en lecture :
 Gaétan Paré
Distribution : Dany Boudreault, Julie de Lafrenière, Kathleen Fortin, Philippe Robert

Où est-ce qu’on est? À la soirée crépusculaire de Larissa Corriveau

Mercredi 9 mai 2012

[Chaque jour de lecture théâtrale, on publie un texte de l'auteur qui répond à la question "Où est-ce qu'on est?", en lien avec avec sa pièce présentée, sa démarche d'écriture et notre réalité. Pour Testaments, cartes de souhaits et mémos, le texte nous dit surtout où est-ce qu'on sera...]

On est huit. Avec des testaments, des cartes de souhaits, et des mémos.
Le Crépuscule des Dieux joue dans le piton, il y en a qui se déguisent en chevalier, d’autres qui font semblant d’être en état d’ébriété, d’autres encore qui font comme si ils étaient morts, mais pour de vrai, on est sur la scène et bien vivants.
Ensuite, à savoir vous, où est-ce que vous êtes?
Alors là…

Vous êtes dans une nuit fictive

Venez voir
l’Empire du levant
Colomb le Grand Siegfried les Titans
dans les bas-fonds du Tokyo Bar
des artifices d’aurores

Venez voir
cette grande ancienne
cette cyclopéenne bête enfouie dans les mots

Ça gronde Beat box et Spitfire blanc
C’est plus qu’un groove c’est vivant
Le monde piaffe
comme un cheval impatient

chevaux flammes sur les plaines

Vous êtes dans une nuit fictive

Venez voir
Les chants barbares
Des morts des vivants
Fossoyeurs militaires militants
pilote acrobatique dj apoplectique

Vous en voulez, du crépusculaire? De la nuit. Du noir. Du soleil qui se couche.
Ben Fuck it.

La lumière faible subsiste
Hésiode danse épique sur la piste
Darwish tout en haut
Pique droit sur son cercueil

Coudon y buvait tu Gauvreau?

Vous êtes dans une nuit fictive

Venez voir oui oui oui
au seuil du couchant
Celle qui décline, décroit
Celle qui s’étend
La nuit des âges, des temps

Au grand jour de l’inquisition sous les cheveux fins de l’Astre jaune

Venez voir
La noire monochrome mémoire
Dire dans nos mots
Comment sera ce qui vient
De la mort jusqu’au matin.

Larissa Corriveau

LARISSA CORRIVEAU
Crédits photo : Alexandre Leclerc-Bernier
Larissa a suivi des formations de danse contemporaine, tango argentin, pantomime, piano classique au Québec et en Europe. Au théâtre, elle a joué pour Brigitte Haentjens, Emmanuel Schwartz, Alexandre Marine, Oleg Kisselev; aussi avec DynamO, comme conteuse et accordéoniste. Également performeuse au Festival Voix d’Amériques, organisatrice, lectrice et musicienne pour plusieurs événements poétiques, finaliste des Prix Arthur-Rimbaud, du prix littéraire Radio-Canada et fondatrice de La Demeure.

 

Soirée crépusculaire: Testaments, cartes de souhaits et mémos
Jeudi 10 mai 22h
Direction et mise en lecture : Larissa Corriveau
Textes et performances: Sébastien Boulanger-Gagnon, Larissa Corriveau, Marc-André Landry, Catherine Léger, Benoit Mauffette, Danny Plourde, Ève Pressault, Jérémi Roy, Zied Touati
Éclairages : Mathieu Marcil
Scénographie : Julie Vallée-Léger

Où est-ce qu’on est? Dans Le Mécanicien de Guillaume Corbeil

Mercredi 9 mai 2012

[Chaque jour de lecture théâtrale, on publie un texte de l'auteur qui répond à la question "Où est-ce qu'on est?", en lien avec avec sa pièce présentée, sa démarche d'écriture et notre réalité.]

Où est-ce qu’on sera?

L’idée du Mécanicien est née il y a plusieurs années, quelque part sur le parterre du TNM, alors que sur la scène on jouait Incendies, de Wajdi Mouawad. La pièce ne m’intéressait que très peu, et bientôt pour moi le spectacle est devenu le public. J’essayais de m’expliquer son enthousiasme presque irrationnel devant ces femmes subissant injustices par dessus injustices. Pourquoi tous ces gens vivant dans un monde confortable étaient-ils fascinés par ce récit de guerre ? Le théâtre est censé être un miroir tendu au spectateur, mais là, il montrait le verso du reflet de leur monde immaculé.

Le Québec a toujours été en marge de l’Histoire et le Québécois, condamné à un rôle de spectateur. Comme si le monde n’existait que dans les pages du journal, que ce n’était qu’une histoire qu’on se faisait raconter : des événements qui n’ont rien à voir avec nous et qui se passent dans un autre monde, il y a très, très longtemps. Toujours au TNM, je me disais qu’il y a toujours eu un mur entre l’Histoire et nous, une vitre à travers laquelle on peut regarder l’autre côté, mais qui nous en garde séparés. Si Wajdi Mouawad nous captive autant, c’est qu’il apparaît comme celui qui a traversé l’écran. Pour nous, il vient d’un autre monde, littéralement de notre imaginaire, de la même manière qu’un centaure ou une licorne.

Mais depuis, la grève étudiante a été déclenchée : l’Histoire est là, dans notre ville. Je me disais que cela serait notre 9 novembre 1989, le jour où tomberait le mur qui nous sépare de l’Histoire. Si une partie de la population s’est jointe au mouvement, la majorité a préféré l’ignorer. On ne voulait pas croire au printemps québécois, car il ne pouvait y avoir de printemps québécois : nous ne sommes ni en Égypte, ni à Prague. lors que je croyais que nous subissions le mur, en vérité c’est nous-mêmes qui l’avons érigé, et alors que la clameur de la rue le menaçait, ils ont été nombreux à venir le défendre. Quand tout ceci finira par finir, nous aurons décidé si nous sommes des spectateurs ou des acteurs.

GUILLAUME CORBEIL
Crédits photo :
 Maxime Côté
En 2008, Guillaume Corbeil présente un recueil de nouvelles intitulé L’art de la fugueaux éditions L’instant même. Son premier roman, Pleurer comme dans les films, est paru chez Leméac en 2009. Il a aussi signé une biographie du metteur en scène André Brassard. Il est diplômé en écriture dramatique de l’École nationale de théâtre du Canada.

 

 

 

 

 

 

Le Mécanicien, en programme double avec Le monde sera meilleur d’Édith Patenaude
Mercredi 9 mai 20h
Mise en lecture : Francis Richard
Distribution : Pierre-Luc Léveillé, Anne-Hélène Prévost, Francis Richard

Où est-ce qu’on est? Dans Le monde sera meilleur d’Édith Patenaude

Mercredi 9 mai 2012

[Chaque jour de lecture théâtrale, on publie un texte de l'auteur qui répond à la question "Où est-ce qu'on est?", en lien avec avec sa pièce présentée, sa démarche d'écriture et notre réalité. Le texte d'Édith Patenaude fait tant de mises en abyme et de liens, déjà, avec l'actualité, que nous en publions un extrait.]

LE MONDE SERA MEILLEUR – EXTRAIT

Je pense – peut-être – j’imagine qu’on fait rien parce qu’on a peur. Qu’on est indifférent à tout, parce que s’attacher à quelqu’un ou à une idée vient avec la peur de perdre. Alors on choisit la facilité et la légèreté.

Mais moi je suis pas légère. Je suis terrifiée. J’ai épouvantablement peur d’une chose. J’ai épouvantablement peur de perdre quelqu’un que j’aime. Bon, il faut vous dire que mon père est pas mort pour vrai. Et l’affaire, c’est que comment va le monde présentement, j’ai peur qu’il finisse par tuer mon père comme je l’ai raconté. Par tuer tous ceux que j’aime, un à un. J’ai terriblement peur d’avoir un jour à venger mon père. Je veux que le monde soit meilleur parce que je veux qu’il arrête de tuer ceux qu’on aime. Le monde actuel a tellement d’armes, tellement de gens, d’organisations, de systèmes financiers, d’extrêmismes, d’immobilisme, de discours creux, de désinformations, d’égoïsmes, d’aveuglements, de divertissements, de peurs individuelles et collectives qui sont autant de couteaux dans le dos, de poisons, et d’armes de destruction massive.

Et j’ai peur. Ma peur se cristalise dans une image très précise. J’ai peur de me retrouver devant plein de gens habillés en noir qui attendent en silence que je trouve la force de chanter tout croche, parce que je sais pas vraiment chanter, mais de chanter moi-même quand même, de chanter My body is a cage. Parce que ça c’était vrai. Mon père camionneur veut vraiment que ça soit ça qui joue à ses funérailles, et je peux pas dire à quel point je trouve ça beau et que je veux préserver ça de tout mon corps.

Et je peux pas croire qu’il faille attendre d’être tué par le monde pour entendre notre chanson préférée être chantée tout croche par ceux qu’on aime.

ÉDITH PATENAUDE
Crédits photo :
 Marianne Noël-Allen
Finissante du Conservatoire d’art dramatique de Québec en 2006, Édith Patenaude s’est tout de suite lancée dans la création, entre autres en cofondant Les Écornifleuses. Depuis, elle a joué pour de nombreuses compagnies, fait de la mise en scène, produit et écrit. Récemment, elle montait L’absence de guerre de David Hare, au Premier Acte, et jouait dans Thérèse et Pierrette à l’école des Saints-Anges, au Trident. Les arbres ainsi que Barbe Bleue et La maison dans la forêt s’est allumée, des pièces de sa plume, ont été présentées au Premier Acte.

Le Monde sera meilleur
Mercredi 9 mai 20h, en programme double avec Le Mécanicien de Guillaume Corbeil
Mise en lecture : Édith Patenaude
Distribution : Marc Auger, Krystel Descary, Marie-Hélène Lalande, Joanie Lehoux, Jean-René Moisant, Édith Patenaude, Jocelyn Pelletier et Maxime Perron

Où est-ce qu’on est? Dans la lecture de Qui file avec l’étudiante Camille Roy

Mercredi 9 mai 2012

[Chaque jour de lecture théâtrale, on publie un texte de l'auteur qui répond à la question "Où est-ce qu'on est?", en lien avec avec sa pièce présentée, sa démarche d'écriture et notre réalité.]

Où sommes nous?

Cogne cogne, ça toc en esti toc.

Cogne, la grève me cogne, esti ça toc.

Toc toc, les AG c’t’utile, mais ça toc en calisse, cogne.

Les manifs ça toc, toc très forts sur nos étudiants.

Toc esti cogne.

J’écris des personnages incapables de vivre avec la conformité imposée par notre société.

Décisions incohérentes, propositions encore plus défaillantes, conflit insolvable.
Aujourd’hui, c’est fou, comme je les comprends ces personnages de ne pas vouloir s’y
plier.
Peut-être que je les envie?

En ce Printemps québécois,
où la température est aussi dégueulasse que la façon dont on nous traite, nous les
étudiants,
Je reste scotchée à mon ordi.

En cette 12e semaine de grève au cégep de Saint-Laurent,
Je suis l’actualité gréviste à la seconde près,
espérant bientôt lire sur facebook, un statut, plus positif sur la situation que les trois
cent mille dernier «postés» sur les «wall» de mes «amis».

En attendant, une bonne nouvelle, qui, malgré toute ma volonté optimiste sur ce beau combat, me paraît aujourd’hui presque utopique, j’essaie d’écrire une nouvelle pièce.

Rares ont été les fois où j’ai pu écrire sans obligations,
En dehors du système scolaire.

Mon système scolaire étant maintenant déficient
faute de vous savez tous pourquoi…
Je tente d’écrire sans thème, contrainte, dead line, même sans Mme Rafie qui attend
un texte.
Ça avance très peu.

En jasant avec les auteurs du Jamais lu… je me rends compte que les périodes de «beaucoup temps libres» ne sont pas les plus productives, loin de là.

Reporter, faire autre chose, jusqu’à être coincé, là est le métier de l’auteur… de ce que j’en comprend.

Je fais ma propre enquête au Jamais lu, sur l’art d’écrire,
je suis une étudiante qui prend le festival pour son école.

L’école, ah! Ça fait longtemps.
Mon amie Sophie me dit qu’on sait que la grève dure depuis longtemps quand notre carré rouge est usé.

Mon carré rouge est définitivement très usé!
Faudra m’en trouver un autre pour les semaines à venir, il risque de lâcher le morceau avant «Line la pas fine».

Je suis Camille Roy et je suis dans un monde parallèle qui s’appelle la grève générale illimitée.

 

Camille Roy

CAMILLE ROY
Crédits photo : Camille Roy
Étudiante en art dramatique au Cégep de Saint-Laurent, Camille Roy découvre maintenant sa passion pour l’écriture dramatique. Elle tente présentement sa chance aux auditions des diverses écoles de théâtre, pour approfondir le jeu. L’écriture demeure un parallèle pour s’échapper, faire vivre, s’interroger. La musicalité des mots, la force qu’ils ont et l’interprétation qu’ils auront sur scène stimulent sa curiosité.

 

Qui file
Mercredi 9 mai 17h
5$
Mise en lecture : Jean Gaudreau
Distribution : Catherine Audet, Gary Boudreault, Benoît Drouin-Germain, Joëlle Paré-Beaulieu, David Simard

Où est-ce qu’on est? Dans Statu Quo de Gilles Poulin-Denis

Mardi 8 mai 2012

[Chaque jour de lecture théâtrale, on publie un texte de l'auteur qui répond à la question "Où est-ce qu'on est?", en lien avec avec sa pièce présentée, sa démarche d'écriture et notre réalité.]

Naissance

Au début tout était blanc
Je ne voyais rien
Il ne se passait rien
Rien ne se disait
Pas super pour une pièce de théâtre
Mais j’avais accepté d’écrire ce texte
Maintenant, j’étais debout
Dans ce terrain vague
À imaginer une foule d’ados
Assis devant moi
Me regardant
En attendant que moi
Je leur raconte une histoire

Je ne savais pas quoi leur dire
Patience
Quelque chose se passerait
Un jour ou l’autre
Des heures à attendre l’histoire
Dans ce lieu vide

Et puis
Un jour, je les ai vus.
Au fond d’une vidéo
De la Blogothèque
À 3 minutes, 6 secondes
Dans les méandres de l’Internet
Ils attendaient que je les trouve

Et puis
Je n’étais plus seul dans ce lieu
Blanc
Et vague
En fait, je n’y étais plus du tout
Maintenant, elles étaient là
Deux filles
Un peu blasée
Debout contre un mur

Lui, était présent,
mais restait dans le fond de ma tête,
attendant le bon moment
pour surgir

J’avais les personnages
Mais je n’avais pas encore
L’histoire

Je cherchais
Ils attendaient
Chaque fois que je pensais au projet
Je les voyais
Ces deux jeunes filles
Debout contre un mur
Lui, toujours prit dans ma tête
Et ils attendaient
Que quelque chose se passe
Cette attente
Est devenu
Le point de départ

Ils étaient là
Dans ma tête
Et maintenant ils sont ici
Avec un désir
Brûlant de parler,
De vous dire

Gilles Poulin-Denis

GILLES POULIN-DENIS
Gilles Poulin-Denis a quitté ses prairies natales afin de poursuivre une formation en art dramatique à l’UQAM. Après ses études, il se lance dans l’écriture dramatique en explorant surtout le conte et la courte pièce. Rearview est sa première pièce de longue durée. Il travaille actuellement sur deux nouveaux textes. Depuis 2008, Gilles est auteur associé au Centre national des arts du Canada.

Où est-ce qu’on est? En dessous de vos corps… par Steve Gagnon

Lundi 7 mai 2012

[Chaque jour de lecture théâtrale, on publie un texte de l'auteur qui répond à la question "Où est-ce qu'on est?", en lien avec avec sa pièce présentée, sa démarche d'écriture et notre réalité.]

«Si aucun génocide est permis, nulle part, alors j’ai  l’droit d’écraser celle qui disperse pis détruit ma famille.

Une femme est entrée dans notre maison pis sa beauté violente nous a désunis. Pus rien reste en place. Des frères se détestent, des fils se retournent contre leur mère, tout l’monde s’arme les uns contre les autres.

Une femme est entrée pis a transformé ma maison en champs de bataille sablonneux. Ici, la haine se mélange au désir pis j’ai peur que ça puisse pas finir autrement que dans l’sang.

Il faut s’unir ma fille.

Si mes fils s’en vont, alors toute la faune pis toute la flore autour de ma maison disparaîtront aussi, parce qu’ils sont jeunes pis qu’ils sont beaux pis que donc tous les oiseaux, toutes les plantes, jusqu’au gazon, jusqu’aux cailloux,  jusqu’a l’abri tempo, voudront les suivre.

Et pis à toutes les printemps, les tulipes pousseront têtes vers la terre pour fuir mon jardin pis tenter d’les retrouver pis d’les rejoindre de l’autre côté du monde.

Mes fils doivent rester ici.

Pis Néron avec toi.»

 

Au début je voulais surtout parler de la beauté. Du côté obsédant et subjectif du concept.

De l’impulsivité aussi. Celle de la jeunesse. Le désir de tout vouloir, tout de suite, vouloir ce qui est le plus grand.

Et je voulais parler de ce lien qui lie les frères, un lien de sang, un lien presque indestructible.

Bon finalement ça parle un peu de tout ça, mais ça parle surtout de l’amour. De plusieurs sortes d’amour.

L’amour qui vient du désir, l’amour qui vient de la chair, l’amour qui vient de l’âme.

J’ai écrit des personnages très intenses. Des verbo-moteurs émotifs et complètement hystériques. Presque tous. Et donc pour qui l’amour est plus important que tout, pour qui l’amour est une arme, un abri, une salvation, une obsession.

Je pense que nous sommes tous en guerre.

Dans chaque maisons.

Nous sommes remplis de petits guerriers.

Chaque maison est un royaume.

Et chaque royaume à son armée.

Et il faut se battre. Pour un tas de raisons.

Mais comme dit Junie, oui peut-être souvent il faut que des gens meurent, mais au bout du compte, c’est toujours l’amour qui sauve tout.

Steve Gagnon

STEVE GAGNON
Crédits photo :
 France Larochelle
Comme acteur, on a pu le voir dans Les enfants de la pleine lune, au Prospero en 2011, et dans Ines Pérée et Inat Tendu, au Théâtre d’Aujourd’hui l’hiver dernier. Son texte La montagne rouge (SANG) a reçu la bourse Première Œuvre en 2008, a été publié chez L’instant même dans la collection L’instant scène et a été finaliste pour les Prix du Gouverneur général en 2011. Chaque automne j’ai envie de mourir, un recueil de nouvelles coécrit avec Véronique Côté, fait partie de la collection Hamac chez Septentrion.

En dessous de vos corps
Je trouverais ce qui est immense
Et qui ne s’arrête pas
Lundi 7 mai 20h
Mise en lecture : Steve Gagnon
Distribution : Annick Bergeron, Marie-Soleil Dion, Renaud Lacelle-Bourdon, Guillaume Perreault, Claudiane Ruelland

 

Où est-ce qu’on est? Un mot de Pascal Brullemans sur Les couleurs d’Amy

Lundi 7 mai 2012

[Chaque jour de lecture théâtrale, on publie un texte de l'auteur qui répond à la question "Où est-ce qu'on est?", en lien avec avec sa pièce présentée, sa démarche d'écriture et notre réalité. Pour le projet de médiation culturelle Les couleurs d'Amy, nous publions un mot du programme par Pascal Brullemans, le dramaturge qui les a accompagné dans l'écriture pour mieux passer leur mot.]

5 textes écrits autour d’une seule situation : l’audition

À partir de là, des mots sont apparus

Des mots lumineux comme espoir, rêve, désir, ou succès

Des mots sombres tels que mensonge, colère, tristesse, ou trahison

5 textes écrits par 21 élèves tous différents, tous uniques

21 auteurs qui posent pourtant la même question : C’est quoi le bonheur ?

Pascal Brulemans

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Dans son désir de soutenir la relève, le Jamais Lu a initié un projet de médiation culturelle avec les élèves de 6e année de la classe de Germain Landry, à l’école Saint-Grégoire-le-Grand du quartier Villeray! Au long de cinq ateliers d’écriture dramatique, ils ont découvert toutes les étapes de création d’un texte de théâtre, jusqu’à sa mise en lecture par des professionnels.

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Mise en lecture : Nini Bélanger
Distribution : Francesca Barcenas, Sébastien David, Vincent Fafard, Anne-Marie Levasseur

« Où est-ce qu’on est? À la lecture de « mauvais goût » de Stéphane Crête

Dimanche 6 mai 2012

[Chaque jour de lecture théâtrale, on publie un texte de l'auteur qui répond à la question "Où est-ce qu'on est?", en lien avec avec sa pièce présentée, sa démarche d'écriture et notre réalité.]

« Où est-ce qu’on est? »

On me demande de nommer à quel endroit je suis, ou plus précisément, à quel endroit nous sommes, puisque la question posé n’est pas: «où es-tu?», mais bien « où est-ce qu’on est? ». D’instinct, je serais tenté de répondre «ici». Nous sommes ici, car à l’évidence, nous ne pouvons pas être ailleurs. Peu importe les mouvements sociaux, ce que nous faisons, comment nous pensons et agissons, tout se passe maintenant. Nous sommes nos contemporains. Et si nous nous inscrivons dans l’histoire, c’est essentiellement à partir de ce qui est là, de ce qui est ici.

Je préciserais toutefois la question, car il me semble essentiel de se demander également «qui est ici?». Qui est la personne à cet endroit précis, maintenant? De quoi est elle faite, qu’est-ce qui la définit? Quelle est sa nature, quelles sont ses croyances, sur quelle fondation est-elle construite?

Les personnages de mauvais goût ne peuvent pas répondre à ces questions.

Ils sont dépassés par les événements, les bouchées sont trop grosses à prendre, l’effort de lucidité demandé est vertigineux et fait si peur, que la conscience reste endormie. Leur choix conscient de rester dans l’inconscience semble faciliter, de façon illusoire, leur difficile marche dans l’existence.

À la question «où est-ce qu’on est?», ils seraient peut-être tentés de demander plutôt «comment on s’est rendu là?». La réponse me semble être dans cette autre question: «qui est là?». Si j’avais un souhait à émettre à mes personnages, ce serait de leur permettre de prendre conscience de leur inconscience. On peut être dans le brouillard et ne pas pouvoir avancer, mais je pense qu’on est tout de même plus avancé si on est capable de reconnaître le brouillard qui nous entoure.

Je sens dans la question «où est-ce qu’on est?» un désir d’ailleurs et de mouvement. De changement. Cette réflexion est une invitation à visiter ce qui nous fait et nous défait à l’intérieur de soi, pour ensuite, de cet endroit où nous sommes, arriver à faire et défaire ce qui est autour. Car, comme le dit si bien Krisnamurti: «Toute révolution sociale passe par une révolution personnelle.»

Lecture théâtrale de mauvais goût, dimanche 6 mai 20h
Mise en lecture : Stéphane Crête
Distribution : Marie Bernier, Jean-Carl Boucher, Isabelle Brouillette, Julianne Côté, Catherine Dajczman, Stéphane Dermers, Daniel Desputeau, Guillermina Kerwin, Didier Lucien

Crédit photo: Clyde Henry

Où est-ce qu’on est? par Annick Lefebvre

Samedi 5 mai 2012

[Le Jamais Lu a demandé aux auteurs qui le voulaient bien d'écrire un court texte pour notre blog, pour nous dire en quoi leur texte et leur démarche d'écriture répondent à la question éditoriale du festival "Où est-ce qu'on est?". Nous publierons ces billets les jours des lectures théâtrales des auteurs, mais en lisant ce texte poignant d'Annick Lefebvre, on a pas pu résister à l'envie de le mettre tout de suite, mais on ressort ce beau texte puisque aujourd'hui est le jour de La messe en 3D]

Être en démarche

Je suis dans une grosse cabane de la Rive-sud

Je me câlisse des étudiants qui se font tabasser

Pis du sang qui coule dans leurs faces de bébés gâtés

Si j’avais le courage de mes convictions

Je leur foncerais dessus avec mon Hummer

Quand ils m’empêchent de traverser le pont le matin

 

Je suis dans un loft frette du Centre-ville

Je courre en complet-cravate sur McGill College

Je renverse mon espresso sur les œuvres d’art de la salle de conférence

Je suis dans un gratte-ciel qui ne sera jamais aussi haut

Que la démesure de mes ambitions professionnelles

Je suis au milieu de mon 8ième 16 heures de file

Et je n’ai connu l’amour que dans des toilettes de 5 à 7

 

Je suis dans un appartement crade d’Hochelaga

Je mange du Kraft Dinner pis je bois du Pepsi diète

Je me gratte la « snatch » pis je me plains de ma situation

À Denis Lévesque pis aux autres imbéciles

Qui se fendent en quatre pour que je beugle sur leurs tribunes

Je me masturbe devant l’ordi pis j’attends que ça passe

 

Je suis un personnage d’Annick Lefebvre

 

Je suis issue d’un sous-sol de Saint-Bruno

Je marche le soir avec ceux qui se font tabasser

J’avance en groupe dans les rassemblements illégaux

Pour casser des injustices pis pas des gueules

Pour casser des non-sens pis pas des vitrines

Parce que j’essaie d’avoir le courage de mes convictions

 

Je travaille dans le sous-terrain de la métropole

Je dors debout à 5h30 du matin au métro McGill

Je renverse le contenu de mon sac à dos sur le comptoir de la boutique

Dedans y’a du papier des crayons pis l’ambition d’écrire un bon texte

Quand les clientes se pointent je suis obligée de les servir

Pis ça me fait oublier la seule ligne d’amour serein de la pièce

Ce qui demeure un moindre mal

 

J’habite au coin de Pie-IX pis de Rouen

J’engloutis trop de repas de pâtes par semaine

Pis le reste du temps j’oublie de me faire à manger

Tellement j’ai la tête remplie du rêve d’écrire

Tellement j’ai l’agenda rempli de l’obligation d’écrire

J’exige que mes mots soient en phase avec la Cité.

 

Je suis Annick Lefebvre

Où se situe ma démarche? Où est-ce que je suis quand je la cherche? Comment je réagis quand on me demande de mettre des mots sur ce que je fais? Pis sur comment je le fais? Où est-ce que je suis quand je pense que je n’ai pas de démarche? Quand je la constate à travers le regard des autres? Eh ben… Forcément quelque part entre la vie d’Annick Lefebvre et celle des personnages de ses pièces. Enfin, c’est que je m’imagine. Pour donner un sens à ce que je fais. Et l’élan nécessaire à la poursuite des choses.

Annick Lefebvre
La messe en 3D , dimanche 6 mai 14h

(Crédit photo Catherine Ambourad)

Où est-ce qu’on est? Sur la Plaza d’Emmanuelle Jimenez

Samedi 5 mai 2012

[Chaque jour de lecture théâtrale, on publie un texte de l'auteur qui répond à la question "Où est-ce qu'on est?", en lien avec avec sa pièce présentée, sa démarche d'écriture et notre réalité.]

Plaza d’Emmanuelle Jimenez (samedi 5 mai, 20h)

Je suis n’importe où, mais de préférence dans ma cuisine ou dans mon lit. Ou à la Plaza Côte-des-Neiges. Un lieu qui a besoin d’amour. J’en ai, je vais lui en donner. De l’amour et de l’attention. Je suis dans mon corps. Je suis à la chasse. Je magasine. Je suis toujours dans une sorte de Plaza. Plaza de l’être.

La Plaza est éternelle. Elle renaîtra de ses cendres. Elle fait partie d’une histoire millénaire. Et chacun a sa Plaza, autour de soi et en soi. Son territoire de chasse et de conquête, sa Plaza décatie, son lieu de commerce abandonné, sa Plaza oubliée, rouillée, sa Plaza-musée, sa Plaza où la fin du monde arrive tous les jours.

Lettre ouverte à Gaston Miron – Extrait de la grande soirée d’ouverture Lettres ouvertes/poings fermés

Vendredi 4 mai 2012

Extrait d’un texte de Julie-Anne Ranger-Beauregard, une des six auteurs invités par Louis Champagne à la grande soirée d’ouverture du 11e Jamais Lu Lettres ouvertes/poings fermés. Pour connaître le reste, il faudra y être…

Lettre à Gaston Miron – La marche à nous

Gaston, Gaston

Si je t’avais connu…

 

T’aurais été mon défricheur

Mon éleveur d’oiseau malade

L’ébéniste de la charpente de mon lit

Mon Fardoche en salopette

Le bison de ma toison

Mon salisseur de peau blanche

Mon gourou mystique

Un Beauregard en devenir

Parce que je t’aurais marié

Pis je t’aurais donné mon nom

 

Gaston, Gaston

 

T’aurais été mon lampadaire immortel

Le chasseur du chevreuil de mon cœur

La nuit dans laquelle j’aurais pu me lever

Te faire des crêpes aux herbes fraîches

Te murmurer des secrets de jardin

Comme « les lilas fleurissent demain »

Ou « je sais pas comment fermer l’arrosoir »

Selon le degré de notre intimité

[...]

Gaston, Gaston

 

Après, on ira faire un tour en ville
Tu verras, les choses ont pas trop changé

Montréal est encore grand comme un désordre universel
Les filles et les garçons savent se lever

Brandir des quenouilles de mécontentement

Et même si les gouvernements rient

Croyant voir des idées-grenouilles

Nous, on sait qu’il suffit de s’embrasser

Pour qu’elles deviennent des idées-majestés

Julie-Anne Ranger-Beauregard