Pour la clôture de ce trois jours de Jamais Lu – Édition Québec, le Festival vous propose un cabaret où les auteurs investissent la question éditoriale et la scène du Théâtre Périscope sous la direction de Patric’ Saucier. Loin de tout consensus, avec sensibilité et honnêteté, voire une franchise arrogante, humour et humble dépouillement, les auteurs abordent la question sur tous les fronts: le politique, le social, l’identité, l’âme, la famille, la casserole… Si dénominateur commun il y a, ce serait le besoin d’aborder la question avec vérité dans tout ce qu’elle a de complexe.
Pour le blog du 2e Jamais Lu- Édition Québec, Annick Lefebvre, auteure montréalaise (ou plus précisément de Saint-Bruno) que la codirectrice artistique Anne-Marie Olivier souhaitait particulièrement faire entendre à Québec, partage son work in progress de réponse et des intentions de sa démarche derrière les textes qu’elle livrera ce soir.
Les causes invisibles
C’est quoi notre problème?
Notre problème c’est qu’on se mêle pas de nos affaires
Qu’on essaye de sortir de notre champ de compétence
Pour dire aux autres qu’ils ont tort dans leur propre domaine
Pour les contredire sur leur propre terrain
Dans leur propre champ d’expertise
Notre problème c’est qu’on refuse d’admettre
Qu’on est largués pis qu’on ne comprendra jamais certaines affaires
Intellectuellement, émotionnellement, humainement
Même si on a la curiosité de s’informer sur le sujet
Notre problème c’est qu’on s’empêchera jamais de chialer
À propos des gens qui creusent un sillon différent du nôtre
Notre problème c’est qu’on essaie de trouver une manière commune de penser
Pis qu’on croit fermement que notre propre manière de penser
C’est l’ultime façon de le faire
Parce qu’elle correspond à l’idéal social qui nous avantage le plusse
Notre problème c’est qu’on se décourage avant terme
Devant le climat social atroce qui nous paralyse
Devant ces questions qui nous laissent sans réponse
Devant notre propre petitesse de citoyen
Pis notre trop faible pouvoir d’action concrète
Alors qu’on devrait s’investir dans des causes à notre mesure
Militer quotidiennement pis personnellement
Pour des choses toutes petites, toutes banales
Des causes qui auraient un tout petit impact
Sur une poignée risible de citoyens
Mais des causes qui mettraient notre expertise en valeur
La résistance pis l’engagement social
Ne doivent pas nécessairement passer par un mouvement collectif
Mais se vivre dans l’intime
Puisque ce n’est que par ce passage obligé
Que les grandes révolutions sociales et collectives adviendront
Est-ce que la fille qui vend des accessoires de mode
Peut s’engager à ne pas vendre la mauvaise grandeur de leggings à ses clientes?
Est-ce que son engagement dans ce genre de cause est suffisant pour faire d’elle Une citoyenne qui accomplit dignement son devoir?
Est-ce qu’elle peut se dire qu’elle milite en faveur de plusse de beauté
En diminuant le nombre de filles qui vont être moches
En exhibant leurs bourrelets dans des leggings trop petits?
Est-ce qu’elle peut se dire qu’elle milite pour le mieux-être collectif
En évitant aux gens qui auraient croisé cette fille de peu de goût
Le haut le cœur horrible qu’ils n’auraient pas eu la force de réprimer?
Est-ce que son militantisme est digne d’être ainsi nommé?
Sommes-nous en mesure de le reconnaître comme tel?
J’écris du théâtre pour dire ça
Pour poser ces questions-là…
Pis pour dire qu’il faut développer des individualismes forts
Dans une société où l’on prendrait soin les uns des autres
Dans la vie je veux prendre soin des autres
C’est vraiment ce à quoi j’aspire par-dessus tout
Je veux dire… prendre soin des autres
Mais pas au sens large
Au sens spécifique.
Au niveau où je peux nommer les noms de ceux de qui je veux prendre soin
Spécifiquement
Pis pas avec une espèce de compassion à toute épreuve
Comme moteur
Mais juste avec une sincérité un peu bancale
Pis assurément broche à foin
Comme moteur
C’est un peu quétaine, dit de même…
Mais j’ai pas de honte à vivre quétainement ma vie
Ou si peu…
PAR CONTRE
Je m’engage à ce que ça ne le soit pas quand j’écris
QUE ÇA NE SOIT PAS QUÉTAINE
Que le théâtre qui sort de ma plume ne soit pas racoleur
C’est vraiment la cause invisible dans laquelle je m’engage
LA NON-QUÉTAINERIE DU THÉÂTRE
Parce que c’est le champ de compétence que je peux exploiter
Le reste se passe dans des sphères où j’agis comme figurante
Figurante active, mais figurante tout de même
Enfin…je pense…
« C’est quoi notre problème? » Cabaret de clôture
Mise en scène : Patric’ Saucier
Texte et interprétation : Marc Auger Gosselin, Fabien Cloutier, Véronique Côté, Catherine Dorion, Jean-Michel Girouard, Annick Lefebvre, Jean-Philippe Lehoux et Patric’ Saucier
Musicien : Stéphane Caron
DJ : Millimétrik





































































































































































































