THATCHER N’A PAS RAISON
Québécois, Québécoises, Mesdames et Messieurs les jurés, Madame la Juge… Y a des dates dans l’Histoire qu’il faut encercler au crayon rouge… pis pas seulement parce qu’on a pus de crayon noir. Eh bien ce soir… n’en est pas une du tout. Non. Désolé. Ce soir, dans le box des accusés vous ne trouverez pas de grands criminels. Pas de Monica La Mitraille ou de Bernard Madoff. Ce soir, je me présente à vous aussi humblement qu’un chasseur innu’ devant le caribou pour tenter de laver l’honneur du plus banal des hommes banals. Et j’ai nommé: Le Gros Con.
Québécois, Québécoises, Mesdames et Messieurs les jurés, Votre Honneur… Le gros con – pas nécessairement gros mais nécessairement con –, pourrait être votre voisin ou votre sœur, votre oncle de Gaspé ou votre agente de voyage de Montréal. Pis celui qui aurait très bien pu s’appeler «grosse conne» fait aujourd’hui face à plus de 427 382 chefs d’accusation. Pis ça grimpe, comme ça, allègrement, de minute en minute alors que vous souffrez de ma déplaisante compagnie. On l’accuse entre autres d’inculture, de prétention, de lâcheté, de stupidité et de violence.
J’vous rassure tout de suite, là: je déteste profondément mon client. El l’haïs, là. C’est lui, qui nettoie son VUS en pleine canicule. C’est lui qui profère des injures radiophoniques à toute heure du jour. C’est lui, aussi, qui fait du théâtre à même les fonds publics. C’est lui, la policière qui parle au cellulaire pendant qu’a conduit, c’est lui qui étire un peu son chômage parce que ça lui tente pas trop de travailler, c’est lui qui a mis un peu trop de relish dans votre hot-dog, c’est lui qui a détruit une vitrine de la rue Ste-Catherine au printemps dernier au nom d’idéaux anarchistes pis c’est lui, aussi, qui vous a déjà dit «JE LE SAIS PAS», quand vous lui avez demandé si c’était bientôt votre tour de voir le médecin.
Aaah, malgré tous ses masques, vous le reconnaissez, hein? Mais réjouissez-vous pas trop vite à l’idée de le voir au pied de l’échafaud. Parce que si on se fie à l’adage qu’y dit qu’on est tous le con de quelqu’un, il se peut très bien, Mesdames et Messieurs les jurés, que vous soyez vous-mêmes ce gros con.
Si j’ai accepté de le défendre à cette inquisition spontanée, c’est que je crois qu’on y va tous un peu fort avec celui que je vais qualifier de bouc émissaire: oui, bouc émissaire, même si y a rien d’une chèvre à couilles qu’on envoie dans le désert avec les malédictions d’usage à la veille de la fête juive du Yom Kippour. J’ai surtout l’intime conviction – pis quand je dis «intime», je parle d’une conviction qui m’a embrassé tendrement hier à l’hôtel –, j’ai l’intime conviction qu’on se trompe de cible.
Entrons donc dans le vif du sujet. Une des accusations à laquelle fait face le gros con est son manque de considération éthique. Rappelons les faits. Le gros con se trouve un 23 février 2011 dans son épicerie préférée. Y a le choix entre des belles tomates rouges de serre provenant du Centre-du-Québec ou des belles tomates rouges provenant des États-Unis. Là le gros con y voit ben que le prix des tomates américaines est plus bas, faque y décide de cueillir quelques bulbes juteux rappelant les burnes de l’Oncle Sam, pis y ‘es plonge dans un sac en plastique non-recyclable dont la prise de possession nonchalante constitue par ailleurs et en elle-même le chef d’accusation numéro 2765. La sentence peut tomber: le gros con a pas choisi les bonnes tomates. Coupable de pas «acheter local».
OR. Voilà que mon correspondant juridique anglais, un dénommé Arthur Broughry Pennington Pock, me pointait y a quelques mois une étude qui démontrait que parfois, en tant que Britannique, il valait mieux acheter des tomates qui provenaient d’Espagne et non d’Angleterre. Y paraît que le coût énergétique nécessaire pour les apporter par bateau, serait moins important que celui pour entretenir une serre en banlieue de Manchester. La raison est simple: y a jamais de soleil au Royaume-Uni. Mais cette théorie-là va être réfutée plus tard par des Finlandais, qui eux-mêmes vont se faire envoyer promener par des écologistes Chinois qui eux-mêmes bla bla bla… Vous voyez le genre? Si les plus grands spécialistes peuvent pas s’entendre sur l’éthique entourant les plantes potagères, dites-moi, Votre Honneur, comment peut-on espérer que notre gros con sorte du IGA avec les «bonnes» tomates?
Aaaah, là je vous entends déjà, procureurs de la moralité… Je vous entends déjà brandir le spectre de la responsabilité individuelle: «Comment osez-vous prétendre que ce gros con-ci, qui ne pense qu’à ses actions en bourse et ses pectoraux puisse être blanc comme neige? Comment pouvez-vous affirmer que ce gros con-là, qui se laisse vivre par les autres, ne mérite pas sa sentence? L’individu est seul responsable de lui-même. Pas d’alibi pour le gros con !» Vous avez sûrement raison. Je le répète, moi aussi je le déteste. Y m’énerve autant que je m’énerve. Y comprend rien, y respecte rien, y est creux, y se pense kasher parce qu’y porte un carré rouge ou un carré vert pis y pense révolutionner la démocratie parce qu’y insulte un autre gros con en 140 caractères… Non, vraiment, si je pouvais, je me couperais la langue avec une feuille de papier devant vous pour prouver la ferveur de mon mépris à l’endroit de ce gros con-là que je dois pourtant protéger ce soir de nos abus! Mais je le ferai pas… De un, ça ferait beaucoup trop mal. De deux, j’ai encore la certitude qu’on se trompe de cible.
Si y a aucun doute que le gros con est terriblement con (pis terriblement polyvalent dans sa connerie, oui), IL N’EST PAS COUPABLE. Pas coupable de faire partie de son époque où tout lui dicte d’être égoïste. Pas coupable d’être parfois éduqué par d’autres gros cons. Pas coupable d’être heureux pis de vouloir profiter tranquillement de ce bonheur-là. Pas coupable de pas savoir comment se battre ou de se battre avec un peu trop de violence. Permettez-moi ici d’emprunter les paroles d’un personnage de l’auteur et gros con Jean-Philippe Lehoux, dont la pièce Le Bras Canadien et autres vanités sera produite à Premier Acte au mois de mars 2013 dans une mise en scène du gros con Fabien Cloutier et dans laquelle vous pourrez goûter à une performance légendaire du comédien et gros con Jean-Michel Girouard en rabbin aimant jouer au squash. Le personnage, issu d’une toute autre pièce, disait ceci:
(JEAN-MICHEL GIROUARD): «Au secondaire, on m’apprenait à faire de la croustade aux pommes sans renverser de la cannelle sur mon voisin ; pas à transporter une cruche sur ma tête pour abreuver mon village. J’ai pas le chance d’avoir soif, moi».
Merci monsieur Girouard, ce sera tout. C’était très touchant… Le gros con du Québec connaît pas le désespoir des assoiffés, votre Honneur. Si vous voulez à tout prix réhabiliter le gros con, vous allez devoir l’aider à se sortir de l’ignorance qui le maintient sous le joug de son bourreau, que je vais pas tarder à nommer. Parce que le plus grand crime de notre gros con, c’est pas d’être con. Non. C’est de pas savoir qui viser de son fiel de gros con. La portée de son indignation est tellement faible qu’y finit toujours par donner des gifles insignifiantes à son voisin pour se convaincre qu’y est en vie. «Ostie de BS! Qu’y aille chier, le maire d’Huntington! Mange mon cul, matricule 728.»
Mesdames et Messieurs les jurés, notre lutte infatigable pour dénicher le plus gros con du Québec, à droite ou à gauche, est bien vaine. Elle équivaut à taper su’es doigts d’un enfant qui cochonne not’ tapis en mangeant un gâteau au chocolat avec un peu trop d’enthousiasme, pendant qu’au même moment, on se fait rentrer, sans lubrifiant, un javelot entre les deux fesses par un spéculateur qui met en plus le feu à notre maison en se servant de notre chat comme combustible. Pendant que notre gros con en gifle un autre, les vrais criminels, eux, rient dans leur barbe. Une oligarchie puissante, qui a même pas besoin d’un complot pour être unie – parce que les règles du jeu sont maintenant toutes tracées pour elle –, profite de notre guerre fratricide de gros cons pour nous bouffer les entrailles. Pis nous-autres, fiers d’avoir débusquer un peu plus con que nous, on continue à se jeter les uns les autres au banc des accusés.
Margaret Thatcher (vous savez, cet homme politique viril du siècle dernier) affirmait que «la société n’existe pas. Il n’y a que des individus, disait-elle, et ils s’occupent d’abord d’eux-mêmes». Bref, y a juste des gros cons à la dérive. Eh ben, Mesdames et Messieurs les jurés, je pense que cette méga grosse conne se trompe. Je vais d’ailleurs terminer mon plaidoyer en m’attardant un peu sur cette méprise. Prenez un gros con; prenez moi par exemple. Y va en falloir beaucoup afin que je ne sois plus un gros con. Je pars de loin. Mais prenez deux cons. Prenez… je sais pas, moi… Richard Martineau pis Jean-Philippe Lehoux. Crissez-moé les ensemble, une fin de semaine dans un chalet, pis regardez comment y réagissent. Aaaah. Déjà y trouvent des terrains d’entente quand y en a un qui dit aimer le magret de canard pis l’autre le blé d’inde, déjà y s’amusent, y découvrent qu’y raffolent tou’es deux du fer à cheval pis d’une Corona bien froide, déjà y confient aimer la femme qui danse à leur bras pis vouloir le bien pour leur famille. Ces deux gros cons-là qui s’étaient inter-baptiser de gros con, l’un pour incompétence journalistique crasse pis l’autre pour inutilité artistique coûteuse ont réussi, l’instant d’un week-end au bord d’un lac à St-Raymond-de-Portneuf, à inventer de nouvelles solidarités qui vont les sortir peu à peu de leur grosse connitude. Cette alchimie-là, improbable, qui a fondu nos deux gros cons que tout séparait en une pâte fragile mais harmonieuse, c’est déjà l’embryon de ce qu’on pourrait appeler société, n’en déplaise à Sir Margaret Thatcher. Unir des gros cons sous la bannière des gros cons, c’est déjà unir des gens sous une même bannière. Pis seule la coordination de notre connerie va finir pas donner une danse en ligne qui ressemble à peu près à une chorégraphie professionnelle.
Québécois, Québécoises, Mesdames et Messieurs les jurés, Votre Honneur, c’est donc à titre de gros con et de défenseur du gros con que j’implore votre clémence et vous demande de bien vouloir décharger mon client des 427 38… maintenant 8 chefs d’accusations qui pèsent contre lui. Oui, c’est un gros con, mais y a bien plus con pis dangereux que le gros con lui-même. Pis mon intime conviction – toujours celle qui m’a donné hier soir à l’hôtel des p’tits bisous sur les foufounes–, me dit que la condamnation d’un gros con servirait seulement ceux qui nous oppriment véritablement.
Merci.



































































































































