Où est-ce qu’on est? par Annick Lefebvre

[Le Jamais Lu a demandé aux auteurs qui le voulaient bien d'écrire un court texte pour notre blog, pour nous dire en quoi leur texte et leur démarche d'écriture répondent à la question éditoriale du festival "Où est-ce qu'on est?". Nous publierons ces billets les jours des lectures théâtrales des auteurs, mais en lisant ce texte poignant d'Annick Lefebvre, on a pas pu résister à l'envie de le mettre tout de suite, mais on ressort ce beau texte puisque aujourd'hui est le jour de La messe en 3D]

Être en démarche

Je suis dans une grosse cabane de la Rive-sud

Je me câlisse des étudiants qui se font tabasser

Pis du sang qui coule dans leurs faces de bébés gâtés

Si j’avais le courage de mes convictions

Je leur foncerais dessus avec mon Hummer

Quand ils m’empêchent de traverser le pont le matin

 

Je suis dans un loft frette du Centre-ville

Je courre en complet-cravate sur McGill College

Je renverse mon espresso sur les œuvres d’art de la salle de conférence

Je suis dans un gratte-ciel qui ne sera jamais aussi haut

Que la démesure de mes ambitions professionnelles

Je suis au milieu de mon 8ième 16 heures de file

Et je n’ai connu l’amour que dans des toilettes de 5 à 7

 

Je suis dans un appartement crade d’Hochelaga

Je mange du Kraft Dinner pis je bois du Pepsi diète

Je me gratte la « snatch » pis je me plains de ma situation

À Denis Lévesque pis aux autres imbéciles

Qui se fendent en quatre pour que je beugle sur leurs tribunes

Je me masturbe devant l’ordi pis j’attends que ça passe

 

Je suis un personnage d’Annick Lefebvre

 

Je suis issue d’un sous-sol de Saint-Bruno

Je marche le soir avec ceux qui se font tabasser

J’avance en groupe dans les rassemblements illégaux

Pour casser des injustices pis pas des gueules

Pour casser des non-sens pis pas des vitrines

Parce que j’essaie d’avoir le courage de mes convictions

 

Je travaille dans le sous-terrain de la métropole

Je dors debout à 5h30 du matin au métro McGill

Je renverse le contenu de mon sac à dos sur le comptoir de la boutique

Dedans y’a du papier des crayons pis l’ambition d’écrire un bon texte

Quand les clientes se pointent je suis obligée de les servir

Pis ça me fait oublier la seule ligne d’amour serein de la pièce

Ce qui demeure un moindre mal

 

J’habite au coin de Pie-IX pis de Rouen

J’engloutis trop de repas de pâtes par semaine

Pis le reste du temps j’oublie de me faire à manger

Tellement j’ai la tête remplie du rêve d’écrire

Tellement j’ai l’agenda rempli de l’obligation d’écrire

J’exige que mes mots soient en phase avec la Cité.

 

Je suis Annick Lefebvre

Où se situe ma démarche? Où est-ce que je suis quand je la cherche? Comment je réagis quand on me demande de mettre des mots sur ce que je fais? Pis sur comment je le fais? Où est-ce que je suis quand je pense que je n’ai pas de démarche? Quand je la constate à travers le regard des autres? Eh ben… Forcément quelque part entre la vie d’Annick Lefebvre et celle des personnages de ses pièces. Enfin, c’est que je m’imagine. Pour donner un sens à ce que je fais. Et l’élan nécessaire à la poursuite des choses.

Annick Lefebvre
La messe en 3D , dimanche 6 mai 14h

(Crédit photo Catherine Ambourad)

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